Logique de la découverte scientifique, La société ouverte et ses ennemis, La connaissance objective, Conjectures et Réfutations, Le Réalisme et la science
Karl Popper, né le à Vienne et mort le à Londres (Croydon), est un enseignant et philosophe des sciences du XXesiècle, autrichien naturalisé britannique. Penseur anticonformiste, il a invité à la réflexion, au dialogue et à la confrontation des idées dans toutes ses œuvres.
Il est célèbre pour ses positions épistémologiques, mais il a su porter un regard nouveau en politique et dans les sciences sociales. Il a collaboré à de hautes discussions avec les plus grands scientifiques de son époque. Sa notoriété s'est établie en élaborant un critère de démarcation entre les sciences expérimentales et les autres savoirs. Il a mis l'accent sur l'idée de réfutabilité par l'expérimentation pour caractériser le savoir scientifique. Il a aussi défini l'ouverture à la critique comme un critère adéquat pour désigner le savoir rationnel en général. Il définit ainsi les théories métaphysiques comme des systèmes irréfutables par l'expérimentation mais il admet la possibilité d'en étudier la pertinence et de les confronter entre elles.
Professeur à la London School of Economics, il souligne la nécessité de fonder les recherches scientifiques sur des «programmes de recherche métaphysique» et inscrit son travail de recherche dans le cadre de l'épistémologie évolutionniste.
Biographie
Famille et éducation
Karl Popper est né à Vienne (alors en Autriche-Hongrie) en 1902 dans une famille d'ascendance juive. Ses parents s'étaient convertis au luthéranisme avant sa naissance[1],[2] et il reçut un baptême luthérien[3]. Le père et la mère de Popper voyaient cette conversion comme une partie de leur assimilation culturelle et non comme un véritable acte de foi[4]. Le père de Karl, Simon Siegmund Carl Popper était un avocat de Bohême et un docteur en droit à l'Université de Vienne; sa mère Jenny Schiff était d'ascendance silésienne et hongroise. Après s'être installés à Vienne, les Popper connurent une rapide ascension sociale au sein de la vie viennoise: Simon Siegmund Carl devint associé dans le cabinet d'avocats du maire libéral de Vienne, Raimund Grübl et, après la mort de Grübl en 1898, Simon le remplaça à sa tête.
Le père de Karl Popper était bibliophile, il possédait de 12 000 à 14 000 ouvrages dans sa bibliothèque personnelle[5] et s'intéressait à la philosophie, aux classiques ainsi qu'aux questions sociales et politiques[6]. Popper hérita de lui sa bibliothèque et son goût pour la collection d'ouvrages[7]. Plus tard, il dira que son éducation avait pris place dans une atmosphère «décidément livresque»[8].
Malgré l'homonymie, il n'y a pas de lien de parenté entre Karl Popper et l'ingénieur et philosophe Josef Popper (lequel est parfois présenté, à tort, comme étant son oncle biologique)[9].
Karl Popper quitta l'école à l'âge de 16 ans et étudia les mathématiques, la physique, la philosophie, la psychologie et l'histoire de la musique en tant qu'élève invité à l'Université de Vienne. En 1919, Popper fut séduit par les thèses marxistes et adhéra par la suite à l'Association des étudiants socialistes[8]. Il devint aussi membre du Parti social-démocrate d'Autriche, à l'époque marxiste[8]. Le , après une bataille de rue, la police tira sur huit de ses camarades du parti, pourtant non-armés. Ensuite il rejeta ce qu'il voyait comme une «pseudo-science»: le matérialisme historique de Marx. Il en abandonna l'idéologie et devint dès lors un partisan du social-libéralisme jusqu'à la fin de sa vie.
Il travailla un temps dans les travaux publics, mais en supportant mal la pénibilité du travail. En continuant ses études à l'université comme élève invité, il commença un apprentissage en ébénisterie, duquel il sortit «compagnon». Il rêvait alors de créer un établissement pour enfants, pour lequel il pensait que sa capacité de fabriquer des meubles pouvait lui être utile. Après cela, il fit un service volontaire auprès d'une clinique du psychanalyste Alfred Adler pour les enfants. En 1922, il passa sa matura (équivalent du Baccalauréat en Autriche) grâce à une école de seconde chance et put enfin rejoindre l'Université en tant qu'étudiant ordinaire. Il passa l'examen pour devenir enseignant en 1924 et commença à travailler comme éducateur dans un foyer pour enfants en difficulté sociale. En 1925, il entra dans le Pädagogisches Institut nouvellement créé tout en continuant d'étudier la philosophie et la psychologie. Dans ces années-là, il rencontra Josefine Anna Henninger avec qui il se mariera plus tard.
En 1928, il obtient un doctorat en psychologie sous la direction de Karl Bühler, avec un mémoire intitulé Die Methodenfrage der Denkpsychologie (Question de méthode en psychologie de la pensée)[10]. En 1929, il put enfin enseigner les mathématiques et la physique au lycée. Il épousa sa collègue Josefine Anna Henninger (1906–1985) en 1930. Craignant la montée du nazisme et l'Anschluss, il commença à écrire le soir et la nuit son premier livre Die beiden Grundprobleme der Erkenntnistheorie (Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance). Il avait besoin d'en publier un pour obtenir un poste académique dans un pays plus sûr pour les personnes d'ascendance juive comme lui. Néanmoins, ce n'est pas ce manuscrit en deux volumes qu'il publia, mais une version condensée Logik der Forschung (Logique de la découverte scientifique) en 1934. Il y critiquait le psychologisme, le naturalisme, l'inductivisme et l'empirisme logique, et y exposa sa théorie de la réfutabilité comme le critère démarquant la science et la non-science. Entre 1935 et 1936, il prit un congé sans solde pour une visite d'étude au Royaume-Uni[11].
Parcours académique
Il côtoie le Cercle de Vienne (néopositiviste), qui le fait connaître, mais sans jamais y entrer. Sa pensée est influencée par ses lectures de Frege, Tarski et Carnap. «D'après ses propres dires», il a entendu parler du «Cercle de Schlick» surtout vers 1926-1927, rapporte la philosophe Mélika Ouelbani: «il avait fréquenté le séminaire de Carnap et avait eu des discussions privées avec presque tous les membres du Cercle – à savoir, Schlick, Carnap, Waismann, Hahn, Frank, Ludwig Von Mises, Reichenbach et Neurath»[12].
En 1936, il donne des conférences au Royaume-Uni, où il rencontre ses compatriotes Hayek et Gombrich. En 1937, il accepte une proposition de professeur (lecturer) à Christchurch en Nouvelle-Zélande, où il reste le temps de la Seconde Guerre mondiale.
Début 1946, il revient s'installer à Londres. Sur une proposition de Hayek, il devient professeur à la London School of Economics. Il y fonde en 1946 le département de logique et de méthodologie des sciences[13]. Il participe également à de nombreux séminaires et conférences dans d'autres universités, notamment américaines.
Il prend sa retraite d'enseignant en 1969 et meurt le [15], sans avoir eu le temps de rédiger la préface de son dernier recueil de conférences Toute vie est résolution de problèmes.
Dans Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance (K. Popper. Ed. Hermann) que sont pour Popper le problème de l'induction (ou «problème de Hume»), et le problème de la démarcation (ou «problème de Kant»)[16], l'auteur précise que puisqu'aucune théorie universelle stricte n'est justifiable à partir d'un principe d'induction sans que cette justification ne sombre dans la régression à l'infini, ceci implique, notamment, qu'aucun énoncé de ce genre ne peut être vérifié sur la base d'un dénombrement d'énoncés particuliers[17].
À l'époque de Popper, la conception empiriste traditionnelle (Bertrand Russell, le Cercle de Vienne, etc.) soutenait que la solution au problème de la démarcation nécessitait de résoudre le problème de l'induction[18]. Bertrand Russell, par exemple, avait exprimé l'idée que si le problème de Hume ne pouvait être résolu, «il n'y a aucune différence intellectuelle entre la raison et la folie»[19]. En revanche, pour Popper, cette impossibilité de l'induction logique ne posait aucun problème, à condition de pouvoir expliquer le fonctionnement de la science d'une autre manière[18]. Il partageait l'avis de Russell, mais faisait remarquer que, si un nombre fini d'énoncés d'observation ne peut vérifier une théorie universelle, ils suffisent néanmoins à la mettre à l'épreuve[20].
Willard Van Orman Quine, dans son ouvrage La poursuite de la vérité, arrive aux mêmes conclusions que Popper en ce qui a trait à son rejet du positivisme. Il commence, dans la première section, par y poser la question fondamentale du succès de la science: «À partir de nos sensations sensorielles, par notre créativité collective et cumulative au fil des générations, nous avons projeté notre théorie systématique du monde extérieur. Notre système s’avère couronné de succès pour prédire les données sensorielles ultérieures. Comment y sommes-nous parvenus?» Il suggère que la neurophysiologie, la psycholinguistique et la génétique évolutive peuvent avoir à dire à ce sujet[21]. Dans la section sur les tests et la réfutation, comme Popper, il critique l'épistémologie traditionnelle: «L'épistémologie traditionnelle cherchait dans l'expérience sensorielle un fondement capable d'impliquer nos théories sur le monde, ou au moins de les doter d'un surcroît de probabilité. Sir Karl Popper a longuement souligné, au contraire, que l'observation sert seulement à réfuter les théories et non à les étayer. Nous venons de voir schématiquement pourquoi il en va bien ainsi»[22].
Dans ce contexte, où la confirmation des théories était censée permettre de distinguer la science empirique de la non-science, Popper accorde une importance centrale au problème de la démarcation[23]. Il propose comme critère logique la réfutabilité d’une théorie: celle-ci est empirique si elle entre en contradiction avec au moins certains énoncés de base possibles décrivant des événements observables, appelés ses falsificateurs potentiels[24].
Le critère de la réfutabilité[25] peut être ainsi formulé: «Si on entend par énoncé de base un rapport d'observation, une théorie est dite scientifique si elle permet de diviser en deux sous-classes non vides les énoncés de base:
la classe des énoncés qui la contredisent, appelés falsificateurs potentiels (si ces énoncés sont vrais, la théorie est (logiquement) fausse);
la classe des énoncés avec lesquels elle s'accorde (si ces énoncés sont vrais, ils la corroborent).»
Ce critère logique appelle toutefois deux précisions. D’une part, il ne constitue pas à lui seul la forme méthodologique de la démarcation. Popper distingue ce critère logique des règles méthodologiques qui gouvernent la pratique scientifique: la logique permet de déterminer si une théorie est réfutable, mais non si les chercheurs s’efforceront effectivement de la mettre à l’épreuve. Selon Wettersten, Popper rompt avec la conception selon laquelle la méthodologie scientifique serait une simple application de la logique. La logique permet de déduire les conséquences d’une théorie et de constater leur contradiction avec un énoncé d’observation, mais elle n’interdit pas de protéger la théorie par des modifications ad hoc. Popper lui ajoute donc des règles méthodologiques de caractère social, destinées à régir la manière dont les chercheurs choisissent, testent et modifient les théories[26]. Dans l’introduction de 1982 au Réalisme et la Science, Popper revient sur cette distinction parce que des critiques avaient conclu de l’impossibilité d’une réfutation expérimentale définitive à l’inapplicabilité du critère logique de démarcation. Il oppose donc la réfutabilité d’une théorie — l’existence de falsificateurs potentiels — à sa réfutation effective, toujours méthodologiquement problématique[27].
D’autre part, le fait qu’un système métaphysique ne satisfasse pas au critère de réfutabilité n’implique pas son exclusion de l’activité scientifique. Popper s’opposa ainsi aux thèses du Cercle de Vienne visant à éliminer la métaphysique de la science[28]. Dans sa conception évolutionniste de la connaissance, des idées métaphysiques peuvent orienter la recherche et se transformer progressivement en théories testables[29]. Elles peuvent également, en incorporant des structures et des méthodes mathématiques rigoureuses, former des programmes de recherche métaphysiques durablement intégrés à l’activité scientifique: ceux-ci déterminent les problèmes jugés importants, les formes d’explication recherchées et les types de solutions considérées comme satisfaisantes, tandis que les théories empiriques développées dans leur cadre sont soumises aux tests[30],[31]. Pour illustrer l'importance des programmes métaphysiques, Popper donne comme exemples pour la physique: l'atomisme, le matérialisme, la théorie électromagnétique de la matière ou la théorie du champ de Faraday[32]. Bien qu’ils ne soient pas directement réfutables, ces programmes restent rationnellement critiquables et peuvent être modifiés ou remplacés[33]. Thornton écrit que Popper «remet ainsi en cause la conception traditionnelle selon laquelle la science se distingue de la non-science par sa méthodologie inductive»[34].
Corroboration plutôt que induction
Plutôt que de parler de «vérification» d'une hypothèse, Popper parle de «corroboration»[35]. Pour Popper, la corroboration d'une hypothèse n'est possible que par l'intermédiaire de nos «connaissances d'arrière-plan», car on doit savoir ce que nous considérons probable afin de pouvoir la tester sévèrement[36]. Si une observation — initialement improbable au regard de notre connaissance d'arrière-plan — devient probable grâce à l'ajout d'une hypothèse, alors l'hypothèse est utile; elle explique cette observation qui, autrement, est surprenante. Si l'observation ne se réalise pas, ce qui est très probable selon la connaissance d'arrière-plan, l'hypothèse a échoué un test sévère. Donc, pour Popper, une corroboration est l'équivalent d'un test sévère réussi[37]. Popper explique que la sévérité d'un test est limitée par le degré de réfutabilité de l'hypothèse testée: plus l'hypothèse est contredite par des observations, plus le test peut être sévère[38].
Popper dit que la connaissance d'arrière-plan englobe attentes, dispositions, théories métaphysiques, mythes, etc.; il s'agit de formes de connaissances que nous possédons parallèlement à nos théories scientifiques[39]. Il affirme qu'elle englobe également les théories que nous tenons pour acquises et qui régissent les instruments de mesure. Il écrit «L’expérimentateur sait qu’il est en train d’observer, qu’il regarde attentivement à travers un télescope ou un microscope, et que le fait d’accepter ou de rejeter une théorie peut dépendre du résultat de ses observations visuelles (de ses «données sensorielles»). Mais il oublie qu’il regarde à travers un télescope ou un microscope, et qu’il tient pour acquise la théorie complète de ces instruments (ils font partie de ses «connaissances d’arrière-plan»)»[40]. Pour Popper, ces connaissances subjectives ou objectives sont souvent acceptées sans questionnement et influencent notre créativité, nos décisions, etc., mais «il n’existe aucun problème, aucune théorie, aucun préjugé ni aucun élément de nos connaissances préalables qui soit à l’abri d’un examen critique de notre part»[41]. La connaissance d'arrière-plan ne s'agit pas d'une connaissance établie de manière concluante; elle peut être contestée à tout moment[6].
Pour Popper, cette absence de fondement solide est l'état normal des choses en science. Bryan Magee décrit cette situation ainsi: «Si nous sommes rationnels, nous fonderons toujours nos décisions et nos attentes sur «ce que nous savons de mieux» [...] et nous tiendrons provisoirement ce savoir pour «vrai» à des fins pratiques, car il constitue la base la moins incertaine dont nous disposions; toutefois, nous ne perdrons jamais de vue que l'expérience pourrait, à tout moment, révéler son inexactitude et nous contraindre à le réviser»[42]. Dans Le réalisme et la science, Popper parle de théorie «préférée» et non de théorie «vraie» ou «fausse» lorsqu'une théorie est choisie plutôt qu'une autre à la suite de résultats expérimentaux[43]. La vérité dans le sens empirique ou de correspondance avec les faits joue un rôle dans la méthodologie de Popper, mais seulement comme principe ou idéal régulateur. Pour Popper, on ne sait jamais si on l'a atteint.
À propos de la corroboration
Lorsque Popper explique la notion de corroboration, il compare les probabilités et d’une observation compte tenu de la connaissance d’arrière-plan , avec et sans l’hypothèse . On peut alors soutenir qu’une certaine validité doit être attribuée à afin que cette comparaison soit significative: sans cette base, les probabilités conditionnelles évaluées ne peuvent recevoir d’interprétation. Bien que Popper affirme que la connaissance d’arrière-plan n’a pas besoin d’être justifiée, il doit néanmoins, selon cette critique, la traiter comme une base suffisamment valide pour évaluer les probabilités intervenant dans la corroboration.
Sur la question du rôle de la connaissance d’arrière-plan, Popper ne voit pas de problèmes à son utilisation sans qu'elle ait été justifiée. Selon Popper, elle est régulièrement utilisée de cette manière dans des déductions logiques. Dans le cas de la réfutabilité, on cherche un falsificateur potentiel. Dans le cas de la corroboration, on calcul des probabilités et . Dans les deux cas, la connaissance d'arrière-plan (possiblement de manière implicite) et l'hypothèse sont acceptées à l'entrée d'une déduction logique[44]. Popper reconnaît que le point de vue du scientifique dépend de ses intérêts théoriques, du problème étudié, de ses anticipations et des théories qu’il accepte comme cadre de référence ou «horizon d’attentes»[45]. Popper admet qu’avant même les tests, le scientifique peut juger une théorie plus prometteuse qu’une autre; cette appréciation constitue elle-même une forme de conjecture[46]. Cette préférence pour certaines conjectures ne les établit cependant pas comme vraies[47] et ne correspond pas non plus à une probabilité de vérité au sens du calcul des probabilités[48]. Par contre, dans une situation statistique, de telles conjectures peuvent notamment spécifier des modèles permettant d’évaluer les probabilités et [44].
La frontière entre les conjectures testées et la connaissance d’arrière-plan n’est pas fixée une fois pour toutes: un élément provisoirement maintenu dans l’arrière-plan peut à son tour être isolé et soumis à la critique. La déduction des conséquences de l’hypothèse et la détermination de leur compatibilité avec les énoncés d’observation provisoirement acceptés relèvent de la logique déductive, tandis que le choix de la conjecture à tester, celui des éléments maintenus dans la connaissance d’arrière-plan et l’acceptation provisoire des énoncés d’observation relèvent de la méthodologie de la discussion critique[49]. Popper a régulièrement insisté sur la distinction entre la logique de la réfutabilité et la méthodologie[50],[27].
Anthony O'Hear formule une deuxième critique de la corroboration portant plus directement sur l’induction. Lorsqu’une hypothèse est corroborée par une observation , le résultat du test est incorporé à la connaissance d’arrière-plan utilisée lors des tests ultérieurs. Si désigne la connaissance initiale, celle-ci devient donc après l’observation de . Des observations semblables, telles que et , deviennent alors plus probables relativement aux connaissances et et sont, par conséquent, considérées comme moins sévères et moins corroborantes. Popper parle à ce propos d’une «loi des rendements décroissants des tests répétés»[51]. La valeur corroborante d’une observation dépend ainsi de l’accumulation des résultats antérieurs. Selon O’Hear, traiter les théories bien corroborées comme des éléments de la connaissance d’arrière-plan est implicitement inductif dès lors que leurs conséquences sont considérées comme plus susceptibles de se reproduire[52].
Popper et David Miller répondent plus généralement à l’apparence inductive du soutien probabiliste. Ils reconnaissent que, lorsqu’une observation découle d’une hypothèse en présence de , l’inégalité peut sembler exprimer un soutien inductif. Ils soutiennent cependant que cet effet est illusoire: l’observation soutient seulement la composante de qui découle déjà déductivement de , tandis qu’elle ne soutient pas la partie du contenu de l’hypothèse qui dépasse l’observation et peut même en diminuer la probabilité[53]. Ainsi, même l’augmentation de la probabilité conditionnelle de l’hypothèse ne constitue pas, selon eux, une inférence inductive. L’accumulation des résultats peut modifier la connaissance d’arrière-plan et l'évaluation de la corroboration sans fournir de justification logique à la généralisation de ces résultats ni supprimer la faillibilité de la théorie.
Unité et applicabilité de la méthode
Dans la préface de 1956 du Réalisme et la Science, Popper dit qu’il commence généralement son cours sur la méthode scientifique en annonçant à ses étudiants qu’elle n’existe pas[54]. Boyer évoque à ce sujet l’utopie unificatrice du Cercle de Vienne, qui visait à constituer une science unifiée exprimée dans un langage universel[55]. Popper précise que c’est à plusieurs égards que la méthode scientifique n’existe pas[54]. La raison n’en est pas que les différentes disciplines ne communiqueraient pas ou qu’elles seraient trop différentes: Popper ne croit pas à l’existence des disciplines comme domaines autonomes, mais les considère principalement comme des unités administratives des universités[54]. Il n’existe pas non plus, selon lui, de méthode générale dont l’application permettrait de découvrir des théories scientifiques en leur conférant une quelconque garantie de validité. Cela ne revient pas à nier l’existence de procédés susceptibles de produire ou de suggérer des théories, mais ceux-ci ne garantissent aucunement la validité des théories. Popper attribue notamment aux programmes métaphysiques la capacité d’orienter la recherche et de déterminer le type d’explication recherché[56],[57]. Il n’existe pas davantage de méthode permettant d’établir qu’une hypothèse est vraie — c’est-à-dire de la vérifier — ou de déterminer qu’elle est probable au sens du calcul des probabilités[58].
Popper «ne prétend pas qu'il n'y ait aucune différence d'aucune sorte entre les méthodes des sciences théoriques de la nature et celles de la société», mais il défend néanmoins l'existence d'aspects fondamentaux communs à toutes les sciences: «Les méthodes consistent toujours à offrir des explications causales déductives et à les tester (par le moyen de prédictions)»[59]. Le critère logique de démarcation est la réfutabilité: pour relever de la science empirique, un système doit pouvoir être soumis à des tests susceptibles de le contredire[60]. Ce critère permet de distinguer les énoncés scientifiques des énoncés métaphysiques, mais il ne suffit pas à lui seul à caractériser la pratique scientifique: il doit être complété par des règles méthodologiques destinées à empêcher que les théories soient soustraites à la réfutation[61]. Popper a toujours tenu compte des difficultés de la falsification et du fait qu'une théorie ne peut être réfutée de manière concluante par la seule logique; il revient à la méthodologie de régler la manière dont les énoncés sont soumis aux tests et dont leurs résultats sont appréciés[62]. La méthodologie n’assure pas la vérité des lois et ne sert pas davantage à les rendre plus probables[63],[64]. Elle exige essentiellement que les théories soient soumises à de sérieuses tentatives de réfutation et que l'on privilégie, pour les tests, les énoncés les plus réfutables — c'est-à-dire ceux qui sont les plus riches en contenu, en ce sens qu'ils excluent le plus grand nombre de résultats possibles.[65],[66].
Adolf Grünbaum conteste toutefois l’application que Popper fait de son critère à la psychanalyse. Il soutient que le corpus freudien contient des hypothèses causales réfutables[67], notamment celle portant sur l’étiologie de la paranoïa, qu’il reprend dans une étude ultérieure[68]. Popper lui répond que cette hypothèse n’appartenait pas à la «théorie fondamentale» qu’il avait critiquée[69],[70]. Il distinguait en outre la réfutation d’un diagnostic analytique particulier de celle de la psychanalyse elle-même[71]. Grünbaum réplique que Popper ne précise pas ce qui appartiendrait à cette théorie fondamentale[68]. Le critère de démarcation porte en effet sur un système théorique déterminé: Popper le présente comme devant permettre de décider si un «système donné d’énoncés» relève de la science empirique[72]. Dans son exposé initial, il caractérisait les théories freudienne et adlérienne qu’il examinait par leur capacité à interpréter des comportements opposés et concluait qu’aucun comportement humain concevable ne pouvait les contredire[73]. Cette réponse concerne l'aspect logique du critère. Notturno et McHugh rejettent également la critique de Grünbaum, mais sur le plan méthodologique: le fait qu’une hypothèse soit logiquement réfutable, ou que Freud ait envisagé sa réfutation, ne suffit pas à montrer que les règles méthodologiques destinées à exposer effectivement les théories à la critique étaient respectées[74]. Ces réponses à Grünbaum font ressortir les deux niveaux du critère de Popper. Sa forme logique permet de déterminer rigoureusement si un système donné d’énoncés possède des falsificateurs potentiels; sa forme méthodologique, nécessairement moins précise, concerne la manière dont ce système est effectivement traité dans la recherche[75],[76].
Cette controverse illustre une difficulté plus générale: le critère logique ne permet pas d’attribuer directement un statut scientifique ou non scientifique à une discipline ou à une tradition entière, particulièrement lorsque les théories qui la caractérisent évoluent dans le temps. Cette limite correspond toutefois à l’objectif de rigueur que Popper veut atteindre par ce critère: le jugement doit être ramené à un «système donné d’énoncés» afin que le critère logique puisse s’appliquer[72]. Popper lui donne néanmoins une portée méthodologique: sa formulation logique permet de déterminer rigoureusement si un «système donné d’énoncés» est réfutable, tandis que son application dépend également des règles selon lesquelles les chercheurs soumettent ce système à la critique ou le protègent contre celle-ci[75]. Popper reconnaît que cette forme méthodologique du critère est nécessairement moins précise, mais la considère néanmoins comme utile: il l’illustre par le marxisme, initialement scientifique selon lui en raison de ses prédictions réfutables, puis devenu non scientifique lorsque ses défenseurs l’ont reformulé de manière à l’immuniser contre les résultats qui les contredisaient[76].
D’autres critiques reprochent à la méthode de Popper de ne pas intégrer pleinement à la connaissance scientifique certaines démarches ou certains présupposés qui, bien que non directement réfutables, jouent un rôle indispensable dans la recherche. Par exemple, Nicholas Maxwell reconnaît que Popper admet l’existence de «programmes de recherche métaphysiques», mais lui attribue la thèse selon laquelle, même si les idées métaphysiques peuvent influencer les idées, les problèmes et les objectifs de la recherche, elles ne peuvent contribuer à déterminer ce qui est accepté ou rejeté comme connaissance scientifique conjecturale[77]. Il soutient que le falsificationnisme maintient ainsi hors de la connaissance scientifique conjecturale les présuppositions métaphysiques qui gouvernent le choix des théories et les protège de la critique[78].
Pour Popper, au contraire, le caractère non testable des programmes de recherche métaphysiques ne les soustrait pas à la discussion critique. Ces programmes déterminent les problèmes étudiés et les réponses jugées «convenables», «satisfaisantes» ou «acceptables», permettent d’apprécier la réussite explicative des théories et peuvent être modifiés ou remplacés sous l’effet de la discussion des théories et de leurs résultats[79]. Popper indique avoir employé cette notion dans ses cours à partir de 1949 environ, avant sa première publication en 1958[80].
Cette critique de la délimitation poppérienne de la connaissance scientifique prend une forme différente chez Jean-Claude Passeron. Philippe Lacour relève plusieurs convergences entre Passeron et Popper: l’ancrage empirique des sciences sociales, le caractère critique de leurs démarches et le contrôle intersubjectif de leurs énoncés, ainsi que le rejet d’une conception positiviste de la science[81]. Passeron rattache ainsi le raisonnement sociologique au domaine scientifique plutôt qu’aux théories métaphysiques[82]. Boyer précise cependant que Popper qualifie de «programmes métaphysiques de recherche» des cadres non réfutables qui peuvent jouer un rôle heuristique fécond, orienter la recherche et demeurer accessibles à la critique rationnelle[83]. C’est dans ce contexte de convergences partielles et de divergences terminologiques que Lacour expose la thèse de Passeron selon laquelle la conception poppérienne de la réfutation ne rendrait pas compte du raisonnement sociologique[84]. Celui-ci demeure scientifique tout en faisant nécessairement intervenir la contextualisation historique, l’interprétation et la construction de concepts typologiques[85],[86].
Dans une première réponse à cette critique, Boyer se contente de relever que Passeron ne se réfère ni à l’analyse situationnelle(en) ni aux principaux textes de Popper sur les sciences sociales; selon lui, le terme «poppérien» y semble surtout employé dans un sens polémique, comparable à celui de «positiviste»[87].
Une autre critique porte sur la formalisation que semblerait exiger la méthode poppérienne. Angèle Kremer-Marietti affirme ainsi que «la réfutabilité exige que les théories scientifiques soient axiomatisées» et en conclut que le critère poppérien comporte un parti pris formaliste, alors que l’axiomatisation des théories est loin d’être universelle[88]. Dans une version anglaise révisée de son étude, elle rattache plus généralement cette difficulté à la tentative de formaliser et de codifier la méthode scientifique, à laquelle elle oppose la place occupée par les procédés empiriques dans la pratique effective des sciences[89]. Elle y répète que le critère de réfutabilité exige l’axiomatisation des théories, exigence qui ne serait pas universellement satisfaite et qui présenterait une difficulté pour les scientifiques eux-mêmes[90]. Alex Biedermann et Kyriakos Kotsoglou formulent une objection semblable. Ils classent le vérificationnisme de Hempel et le falsificationnisme de Popper parmi les formes successives de la conception syntaxique des théories et leur attribuent le présupposé selon lequel les théories reposent sur une syntaxe logique formelle obtenue par leur axiomatisation dans des langages formels[91]. Selon eux, cette conception surestime la puissance de la logique formelle et ne rend pas compte des théories scientifiques effectivement employées, qui ne se présentent pas comme des systèmes axiomatiques dont toutes les conséquences seraient obtenues par déduction[91]. Dans sa critique de la méthode de Popper, Jean-Claude Passeron avance une objection similaire[92].
Pour Popper, le caractère logique de la réfutabilité n’impose pas que les théories soient traduites dans un langage formel. Il s’oppose aux tentatives du positivisme logique de définir la science par la construction d’un langage artificiel: un tel langage ne confère pas à ces énoncés un caractère scientifique et il est trop pauvre pour être employé dans les sciences[93],[94]. David Binder and Thomas Piecha montrent que, chez Popper, la logique sert notamment à déterminer les conséquences des théories en vue de leur mise à l’épreuve, mais que le langage-objet auquel s’appliquent les relations de déductibilité peut être une langue naturelle et n’a pas à être formalisé, pourvu que ces relations y soient suffisamment déterminées[95],[96],[97]. Dans un contexte différent mais apparenté — celui de l’application aux langues naturelles de la conception tarskienne de la vérité —, Grattan-Guinness observe que Popper étend cette conception à toute langue naturelle suffisamment cohérente, à condition d’en éviter les incohérences pertinentes: il admet ainsi des langages plus ou moins artificiellement réglés, mais non nécessairement formalisés[98],[99],[100]. Une théorie formulée en langue naturelle peut donc satisfaire au critère de réfutabilité dès lors que sa formulation permet de déterminer avec suffisamment de clarté ses conséquences et les énoncés empiriques qui seraient incompatibles avec elle. Cette exigence de précision n’équivaut pas davantage à une exigence de mathématisation: dans son examen de la réponse d’Alain Boyer aux objections concernant les sciences historiques, Philippe Lacour rappelle que «testable ne signifie pas nécessairement mathématiquement formulé», la mathématisation étant un moyen d’accroître l’informativité et donc la testabilité des hypothèses, non une condition de celles-ci[101].
Sciences sociales et culturelles
Pour Popper, les sciences sociales cherchent à expliquer les phénomènes sociaux comme étant les résultats d’actions humaines accomplies dans des situations déterminées. Ces situations comprennent les buts et les connaissances des acteurs, mais aussi les règles, les institutions et les autres contraintes auxquelles ils sont confrontés. Une tâche caractéristique des sciences sociales consiste ainsi à montrer comment l’interaction d’actions intentionnelles produit des conséquences collectives qui n’étaient voulues par aucun des participants[102],[103],[104]. Les sciences sociales relèvent néanmoins, selon Popper, de la même démarche critique que les autres sciences: elles partent de problèmes, proposent des explications conjecturales et les soumettent à l’examen de leurs conséquences et à la confrontation avec l’expérience. Cette unité porte sur la logique générale de la recherche et n’impose pas à toutes les disciplines les mêmes procédés techniques. Dans les sciences sociales, elle prend notamment la forme de modèles destinés à reconstruire la situation dans laquelle les acteurs agissent et à expliquer les effets de leurs interactions[105],[106],[104].
Ian Jarvie convient que la méthodologie scientifique générale — celle de Popper — est pleinement applicable aux sciences sociales et comprend l’analyse situationnelle de ce dernier comme une application de la méthode explicative commune aux sciences naturelles et sociales[107]. Il estime toutefois que ce programme de recherche métaphysique[108] est développé plus fructueusement par l’«individualisme institutionnel» de Joseph Agassi que par certaines formulations de l’individualisme méthodologique de Popper[107],[109]. Agassi rejoint Popper dans son anti-psychologisme: l’explication logique des phénomènes sociaux n’a pas à être fondée sur la psychologie des individus. En revanche, il admet que certaines coordinations institutionnelles soient présupposées pour en expliquer d’autres: les individus transforment les institutions, tandis que celles-ci contribuent à former leur caractère et à orienter leurs actions[110].
Dans une controverse fameuse avec Theodor W. Adorno, Karl Popper défend l'idée que la sociologie comme science sociale, peut se soumettre à la réfutabilité. L'ensemble de ce débat est résumé dans un ouvrage paru en 1979: De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences sociales, notamment dans la conférence de Popper sur «La logique des sciences sociales»[111], et dans la réponse d'Adorno «Sur la logique des sciences sociales»[112].
Psychanalyse
Paul Ricœur écrit en introduction d'un chapitre de son ouvrage Autour de la psychanalyse:
«La question de la preuve en psychanalyse est aussi ancienne que la psychanalyse elle-même»
C'est ainsi qu'à l'extrême et à des degrés divers, le problème de la réfutabilité, posé par Karl Popper au XXesiècle, donne lieu à des controverses autour de domaines tels que la psychanalyse[114]. Dans un article intitulé «La psychanalyse est-elle réfutable?», paru dans la Revue française de psychanalyse, Roger Perron s'interroge sur l'«argument très souvent brandi par les opposants à la psychanalyse» — «répété ad nauseam», ajoute-t-il un peu plus loin — en le rappelant en ces termes: les opposants à la psychanalyse disent aux psychanalystes: «Vos hypothèses sont formulées de telle façon qu’on ne peut pas démontrer qu’elles sont fausses, or Popper a bien dit qu’une hypothèse n’est scientifique que si elle peut être démentie par l’expérience; donc vous n’êtes pas scientifiques... vous jouez avec la règle “pile je gagne, face tu perds”, de sorte que si le patient approuve, vous avez raison, et s’il nie vous dites aussi que vous avez raison, parce que sa résistance le prouve»[114]. Autrement dit, selon Popper, dès lors que la psychanalyse ne peut se tromper dans son interprétation, ce n'est pas une science[115].
Perron rappelle que l'essentiel des thèses de Karl Popper a été formulé en 1935 dans Logik der Forschung, «traduit en anglais en 1959, et en français (La logique de la découverte scientifique) seulement en 1973... soit près de quarante ans après la première publication»[114]. Rappel nécessaire, continue-t-il, car «l’argumentation centrale de Popper se réfère à l’état de la science tel qu’elle se présentait il y a trois quarts de siècle, à un moment où relativité et physique quantique venaient bouleverser la physique classique»[114]. Karl Popper, «avec une grande rigueur, [...] s’est alors efforcé de dégager les bases épistémologiques nécessaires selon lui pour remettre de l’ordre dans le tohu-bohu conceptuel de cette période, cela en marquant sa différence avec les néopositivistes du «Cercle de Vienne» dont il avait été compagnon de route»[114].
Délia Steinmann rapporte la question que posait déjà Popper en 1919 et qu'il évoque dans le premier chapitre de Conjectures et réfutations. La croissance du savoir:
«Quand doit-on conférer à une théorie un statut scientifique?»
«Existe-t-il un critère permettant d’établir la nature ou le statut scientifique d’une théorie? [Ce] qui me préoccupait à l’époque [était de] distinguer science et pseudoscience, tout en sachant pertinemment que souvent la science est dans l’erreur, tandis que la pseudoscience peut rencontrer inopinément la vérité»
—Karl Popper, Conjectures et réfutations. La croissance du savoir[116]
D'après Délia Steinmann, Popper s'intéresse à la psychanalyse dans le contexte historique où il situe ses premières interrogations. Elle le cite toujours dans Conjectures et réfutations. La croissance du savoir: «À la suite de l’effondrement de l’Empire austro-hongrois, une révolution était intervenue en Autriche: il y avait profusion de slogans et d’idées révolutionnaires. Parmi les théories suscitant mon intérêt, la plus importante était incontestablement la relativité einsteinienne. Les trois autres étaient la théorie de l’histoire de Marx, la psychanalyse freudienne et la “psychologie individuelle” d’Alfred Adler»»[116].
Dans l'entre-deux-guerres, la psychanalyse se trouve concernée par l'interrogation épistémologique de Karl Popper, du fait de «l'articulation entre la psychanalyse comme objet (de connaissance) et la psychanalyse comme praxis. Seule cette dernière pourrait être envisagée comme lieu de «testabilité» de la théorie»[116]. En se référant à François Regnault[117], D. Steinmann ajoute que telle «fut bien la démarche de Freud [... que] de toute évidence, Popper ignorait»[116].
Dans le même esprit, Regnault avance: "Chaque cas, dit Lacan, fait objection à la règle. Le cas en psychanalyse n' illustre pas la formule, ce n'est qu'un cas, au sens de cas nouveau à ranger dans la catégorie connue, mais c'est un cas, au sens de: "c'est un phénomène, c'est une exception!" On pourrait presque faire du mot cas un sens opposé dans les mots primitifs au sens de Freud, ce mot désignant aussi bien la règle que l'exception[115]!"
La critique de l'historicisme: pour une vision indéterministe du monde
Dans la préface à l'édition française (Agora, 1988) de Misère de l'historicisme, Karl Popper explique[119]:
«Qu'il me suffise de dire que j'entends par là une approche des sciences sociales qui fait de la prédiction historique leur principal but, et qui enseigne que ce but peut être atteint si l'on découvre les «rythmes» ou les «modèles», les «lois» ou les «tendances générales» qui sous-tendent les développements historiques.»
Roberta Corvi souligne le passage de l'ouvrage où Popper explique ce qui est pour lui «l'erreur fondamentale de l'historicisme»[120]:
«ses «lois du développement» s’avèrent être des tendances absolues; des tendances qui, à l’instar des lois, ne dépendent pas des conditions initiales et nous entraînent irrésistiblement dans une certaine direction vers l’avenir. Elles constituent le fondement de prophéties inconditionnelles, par opposition aux prédictions scientifiques conditionnelles.»
L'ouvrage (Routledge, 1957)[121] est dédié «À la mémoire des innombrables hommes, femmes et enfants de toutes les convictions, nations ou races, qui furent victimes de la foi communiste ou fasciste en des Lois Inexorables du Destin de l'Histoire.»
La Société ouverte et ses ennemis a vu le jour sous la forme d'un ajout à Misère de l'historicisme, mais a finalement été publiée séparément afin de permettre à l'œuvre originale de conserver pour l'essentiel son contenu initial[122],[123]. Dans cet ouvrage dérivé, Karl Popper tente de montrer comment ce qu'il appelle l'historicisme a conduit aux totalitarismes. Plus particulièrement, il s'attache à critiquer trois philosophes reconnus: Platon, Hegel et Karl Marx. Il leur reproche l'erreur fondamentale de mettre en place des systèmes philosophiques historicistes, centrés sur une loi «naturelle» d'évolution du monde: la décadence des choses réelles chez Platon, le développement de l'Esprit chez Hegel et la lutte des classes conduisant à la société sans classes chez Marx[124].
Au système historiciste, Popper oppose une philosophie fondée sur l’indéterminisme et sur le refus des prophéties historiques inconditionnelles[125],[126]. Cette conception s’accorde avec son épistémologie, selon laquelle la connaissance progresse par résolution de problèmes, formulation de solutions conjecturales et élimination des erreurs: le problème est premier, plusieurs hypothèses ou solutions sont proposées, puis soumises à la critique et à des tests[127]. Popper transpose cette méthode à sa philosophie politique: puisque la connaissance sociale est faillible, que les actions humaines ont fréquemment des conséquences imprévues et que le cours global de l’histoire ne peut faire l’objet de prophéties scientifiques, il recommande une réforme progressive des institutions, qu’il désigne comme une «ingénierie sociale fragmentaire» (piecemeal social engineering)[128]. Au lieu d’appliquer un plan d’ensemble destiné à réorganiser la société, il propose des interventions limitées dont les effets peuvent être examinés, critiqués et, au besoin, corrigés[129].
Le statut épistémologique de la théorie darwinienne
Popper a soutenu que la théorie de l'évolutiondarwinienne par sélection naturelle n'était pas véritablement scientifique, car irréfutable et quasi tautologique. En effet, cette théorie énonce que si une espèce survit c'est parce qu'elle est adaptée, et on sait qu'elle est adaptée car on constate sa survie. Il la qualifia ainsi de «programme de recherche métaphysique», ce qui suscita certaines polémiques, parfois très vives. Les créationnistes tentèrent notamment d'utiliser les thèses poppériennes pour discréditer la théorie de l'évolution. Le philosophe finit par rectifier ces interprétations dans une lettre adressée au magazine scientifique The New Scientist (Vol 87, 21 aout 1980, p. 611[130]). Ultimement, il reconnut à la théorie de la sélection naturelle le statut de science véritable: il l'estimait entre autres capable d'expliquer les multiples processus de «causation vers le bas». Une position que sa propre métaphysique évolutionniste ne pouvait que renforcer.[réf.nécessaire]
Philosophie politique
L'œuvre de Popper ne se limite pas à l'épistémologie. Même s'il s'est toujours refusé à se présenter comme un philosophe politique[131], il n'en reste pas moins qu'il s'est beaucoup attardé sur la politique et notamment sur le fonctionnement de la démocratie[132].
Une vision politique sociale-libérale
Les idées politiques de Popper sont fondamentalement sociales-libérales. Libérales, comme en témoigne sa participation à la fondation de la Société du Mont Pèlerin aux côtés de libéraux très engagés comme Ludwig von Mises, Milton Friedman et Friedrich Hayek[133],[134], et aussi sociales dans son attachement à la lutte contre la pauvreté et l'aide aux défavorisés et aux minorités[135], telle que le défendit avec force Karl Marx auquel il reconnait cet apport essentiel à la défense des valeurs humaines[136],[137].
Selon le politologue Jean Baudouin, Popper définit un cadre intellectuel et procédural dans lequel les sociétés humaines peuvent progresser vers davantage de liberté et d’égalité sans être soumises à une contrainte collective qui abolirait la responsabilité personnelle[138]. Sa philosophie politique accorde ainsi une place fondamentale à la liberté individuelle, que les institutions démocratiques doivent protéger[139]. Dans sa critique du marxisme et de l’historicisme hégélien, Popper combat notamment la conception selon laquelle les individus seraient impuissants devant une marche de l’histoire déterminée par des lois inexorables[140],[141]. Il soutient au contraire que les idées et les décisions humaines peuvent influencer le cours de l’histoire, ce qui confère aux intellectuels, et notamment aux philosophes, une responsabilité particulière[142],[143].
Le libéralisme de Popper n'exclut pas l'intervention de l'État, y compris dans le domaine économique. Au contraire, il en fait une condition de l'exercice des libertés des individus, en raison du paradoxe de la liberté:
«La liberté, si elle est illimitée, conduit à son contraire; car si elle n'est pas protégée et restreinte par la loi, la liberté conduit nécessairement à la tyrannie du plus fort sur le plus faible[144].»
Aussi l'État a le devoir de limiter la liberté de telle sorte qu'aucun individu ne doit être amené à être aliéné à un autre:
«C'est pourquoi nous exigeons que l'État limite la liberté dans une certaine mesure, de telle sorte que la liberté de chacun soit protégée par la loi. Personne ne doit être à la merci d'autres, mais tous doivent avoir le droit d'être protégé par l'État. Je crois que ces considérations, visant initialement le domaine de la force brute et de l'intimidation physique, doivent aussi être appliquées au domaine économique. […] Nous devons construire des institutions sociales, imposées par l'État, pour protéger les économiquement faibles des économiquement forts[145].»
Théorie de la démocratie
Popper ne distingue que deux types de régimes politiques: la démocratie et la tyrannie[146]. Comme à son habitude, Popper n'attribue pas plus d'importance qu'il n'en faut aux mots; on ne doit comprendre, par ces deux termes, que des repères terminologiques. Ainsi, ce n'est pas par l'étymologie que Popper va définir la démocratie, qui serait alors le «gouvernement du peuple». En effet Popper fait remarquer que le peuple n'a jamais le pouvoir de gouverner, c'est impossible que tous les citoyens gouvernent en même temps. Par contre le peuple peut avoir le pouvoir de juger, de contrôler et d'évincer ceux qui gouvernent. Ainsi la question «Qui doit gouverner?» n'est pas importante dans un régime démocratique. Depuis Platon c'était la question primordiale, mais selon Popper elle nous engage dans des réponses essentialistes et dogmatiques. Elle est donc néfaste à la préservation de la démocratie.
Popper propose d'en substituer une autre: «Existe-t-il des formes de gouvernement qu'il nous faille rejeter pour des raisons morales? Et inversement: existe-t-il des formes de gouvernement qui nous permettent de nous débarrasser d'un gouvernement sans violence?»[147]. C'est la raison d'être d'une démocratie: éviter l'instauration des tyrannies. C'est pourquoi un régime est démocratique s'il donne les moyens aux citoyens de contrôler et de juger les gouvernants. Sera ainsi qualifié de démocratique, un régime dans lequel les dirigeants peuvent être destitués par les dirigés sans effusion de sang. Tout autre gouvernement dans lequel la destitution des dirigeants ne peut passer que par la violence pourra être qualifié de tyrannique.
Le problème auquel s'attachera Popper sera alors de penser l'organisation de la démocratie de telle sorte que celle-ci permette au mieux la destitution des dirigeants. C'est pourquoi Popper penche pour les démocraties qui limitent la démocratie directe et le scrutin proportionnel. Son argumentation, qui fait toutefois l'objet de critiques, est de dire qu'avec la démocratie directe, le peuple est responsable devant lui-même, ce qui induirait une contradiction car le peuple ne pourrait se destituer lui-même. Par ailleurs, selon lui, avec le scrutin proportionnel, la plupart des partis sont nécessairement représentés dans les assemblées dans une plus ou moins grande proportion, quoi qu'il arrive lors des élections, et les partis majoritaires sont alors souvent forcés de devoir gouverner avec eux en créant des coalitions, ce qui signifie en clair que certains partis pourraient toujours participer au pouvoir et ne jamais être destitués[148].
C'est pourquoi la préférence de Popper va à la démocratie représentative avec scrutin majoritaire, et ce en raison de ce qu'il pense être les faiblesses de la démocratie directe et du scrutin proportionnel. De plus, il semble marquer une nette préférence pour le bipartisme[149], où le parti opposant a la charge de critiquer les hypothèses formulées par le parti majoritaire, et inversement. Le système des primaires internes aux partis permet de rajouter une autocritique des hypothèses à l'intérieur même des partis.
Selon Karl Popper, l’évolution biologique et le développement de la connaissance mettent en œuvre une méthode générale commune: la formulation d’essais ou de solutions conjecturales, suivie de l’élimination des erreurs. Il établit ainsi une analogie — voire une relation d’«homologie» — entre les adaptations et les attentes des organismes, d’une part, et les théories scientifiques, d’autre part. Il souligne toutefois une différence: tandis que la sélection naturelle peut éliminer l’organisme porteur d’une adaptation inadéquate, la critique scientifique permet d’éliminer une théorie sans éliminer son auteur. Cette conception est généralement qualifiée d’épistémologie évolutionniste[150].
Quelques aspects du rapprochement proposé par Popper entre l’évolution biologique et le développement de la connaissance scientifique peuvent être distingués: le rejet de l’induction, l’élimination des erreurs et la résolution de problèmes:
1. Le rejet de l’induction: Selon Popper, la connaissance ne commence pas par l’accumulation passive d’observations, car celles-ci sont toujours orientées par des attentes antérieures. Même une amibe possède ainsi des dispositions et des attentes relatives à son environnement, que Popper qualifie également d’«hypothèses». Ces attentes ne résultent pas inductivement de l’observation: elles déterminent au contraire la manière dont l’organisme réagit à son environnement. Popper les présente comme les précurseurs biologiques des théories explicitement formulées. De même, le scientifique observe les faits à la lumière de problèmes et d’hypothèses préalables; l’expérience ne produit donc pas les théories, mais contribue à les mettre à l’épreuve[151].
2. L’élimination de l’erreur: Popper rapproche la sélection naturelle et la sélection critique des hypothèses en ce que toutes deux permettent l’élimination de solutions inadéquates. Une différence fondamentale les sépare cependant: les attentes ou «hypothèses» de l’amibe font partie d’elle-même, tandis que l’être humain peut, grâce au langage, extérioriser ses théories et les soumettre consciemment à la critique. Comme le résume Jean Baudouin en citant Popper: «La différence entre l’amibe et Einstein […] réside en ceci que, quoique tous deux utilisent la méthode d’essai et d’élimination de l’erreur, l’amibe déteste se tromper tandis qu’Einstein est intrigué par l’erreur.» Le scientifique peut ainsi laisser ses théories être éliminées à sa place[152],[151],[153].
3. La résolution de problèmes: Pour Popper, les organismes vivants sont confrontés à des problèmes objectifs, même lorsqu’ils ne peuvent en avoir conscience. Une amibe peut ainsi tenter de résoudre un problème posé par son environnement au moyen de réactions ou de comportements concurrents. La connaissance scientifique prolonge ce processus en formulant consciemment des solutions susceptibles d’être soumises à la critique[154],[155].
Popper décrit ainsi la croissance de la connaissance comme une activité de résolution de problèmes dont certains aspects prolongent des processus à l’œuvre dans l’évolution biologique.
Ce processus est représenté par un schéma comportant quatre éléments:
: problème initial;
: tentative de solution;
: élimination de l’erreur;
: nouveau problème.
Un problème initial () suscite une ou plusieurs tentatives de solution (). Celles-ci sont soumises à la critique et à des épreuves visant à en découvrir les erreurs (). Ce processus fait apparaître une nouvelle situation problématique (), que le problème initial ait été résolu, transformé ou seulement mieux compris. Alain Boyer présente ce modèle général de l’apprentissage comme applicable, selon Popper, «de l’amibe à Einstein»[155]:
C’est en particulier dans le cadre de son objectivisme, élaboré en opposition aux conceptions subjectivistes de la connaissance, que Popper formule «la théorie des Mondes 1, 2 et 3»[159],[160]:
Le «Monde 1» est celui des phénomènes physico-chimiques. «Par «Monde 1», j'entends ce qui, d'habitude, est appelé le monde de la physique, des pierres, des arbres et des champs physiques des forces. J'entends également y inclure les mondes de la chimie et de la biologie»[161],[152],[162].
Le «Monde 2» est celui de la conscience, de l'activité psychique essentiellement subjective. «Par «Monde 2» j'entends le monde psychologique, qui d'habitude, est étudié par les psychologues d'animaux aussi bien que par ceux qui s'occupent des hommes, c'est-à-dire le monde des sentiments, de la crainte et de l'espoir, des dispositions à agir et de toutes sortes d'expériences subjectives, y compris les expériences subconscientes et inconscientes»[161],[152],[162].
Le «Monde 3» est celui de la connaissance objective (des «contenus de pensée» ou «idées»). «Par «Monde 3», j'entends le monde des productions de l'esprit humain. Quoique j'y inclue les œuvres d'art ainsi que les valeurs éthiques et les institutions sociales (et donc, autant dire les sociétés), je me limiterai en grande partie au monde des bibliothèques scientifiques, des livres, des problèmes scientifiques et des théories, y compris les fausses»[161],[152],[162].
Ces trois mondes entretiennent des rapports dynamiques: le Monde 2 émerge du Monde 1 sans s’y réduire, tandis que le Monde 3 émerge du Monde 2 sans davantage lui être réductible[163]. Les fonctions supérieures du langage et le Monde 3 se développent dans une relation de rétroaction: les premières rendent possible l’émergence du second, dont les contenus objectifs transforment en retour nos capacités de description et d’argumentation[164],[165]. Bien qu’il soit issu de l’activité humaine, le Monde 3 possède ainsi une forme d’autonomie par rapport aux processus psychiques subjectifs[166],[167]. Popper reconnaît comme antécédents du Monde 3 les «propositions en soi» et les «vérités en soi» de Bernard Bolzano, ainsi que les «contenus objectifs de pensée» de Gottlob Frege, dont sa conception se rapproche davantage, tout en s’en distinguant notamment par le caractère humain et évolutif qu’il attribue à ce monde[168].
Les quatre fonctions du langage
Aux trois fonctions du langage distinguées par son ancien professeur viennois Karl Bühler — les fonctions expressive, signalétique et descriptive — Popper ajoute une quatrième fonction, argumentative ou critique[169],[170],[171]. Ces quatre fonctions, ordonnées hiérarchiquement, sont les suivantes[172],[173]:
la fonction expressive ou symptomatique, par laquelle un organisme manifeste son état intérieur, par exemple au moyen d’un cri de douleur;
la fonction de signal ou d’appel, par laquelle il suscite une réaction chez un autre organisme, par exemple au moyen d’un cri d’alerte;
la fonction descriptive, qui permet de représenter un état de choses susceptible d’être vrai ou faux, par exemple le temps qu’il fait;
la fonction argumentative, qui permet de présenter et de confronter des raisons ou des explications, et de les soumettre à la critique selon leur validité ou leur invalidité.
Cette hiérarchie est inclusive: chacune des fonctions supérieures présuppose les fonctions inférieures, tandis que celles-ci peuvent exister sans les fonctions supérieures. Les fonctions expressive et signalétique se rencontrent notamment dans la communication animale, alors que les fonctions descriptive et argumentative caractérisent le langage humain développé[172],[174].
L’émergence du Monde 3 est liée au développement de ces fonctions supérieures. Le langage descriptif permet d’extérioriser des énoncés susceptibles d’être vrais ou faux et de les constituer en objets de discussion; la fonction argumentative rend possible leur examen critique et le développement de la connaissance objective[175],[176]. Les fonctions supérieures ne remplacent pas les fonctions inférieures, mais exercent sur elles un «contrôle plastique» comportant une rétroaction[177],[178].
Le dualisme néo-cartésien de Karl Popper
Dans le problème du corps et de l’esprit, Popper défend une conception dualiste — ou, plus exactement, pluraliste — et interactionniste: les états mentaux du Monde 2 et les états physiques du Monde 1 sont réels et peuvent agir causalement les uns sur les autres[179],[180]. Popper décrit leur relation sur le modèle d’une hiérarchie de systèmes de contrôle comportant une rétroaction: la conscience, liée au système central de commande des mouvements de l’organisme, rend ce contrôle plus «plastique», c’est-à-dire susceptible de produire et de sélectionner plusieurs réactions possibles plutôt que d’imposer mécaniquement une réponse unique[181],[182].
Popper se rattache ainsi à l’interactionnisme de René Descartes, tout en rejetant sa conception de l’âme et du corps comme deux substances définies par des essences opposées[183],[184]. Il estime néanmoins que l’hypothèse cartésienne d’une localisation de l’interaction dans l’épiphyse n’était pas aussi absurde qu’on l’a souvent affirmé, bien qu’il la juge probablement erronée; il conjecture plutôt que l’interaction pourrait être liée aux centres cérébraux du langage.[185],[186],[187].
Dans cette conception évolutionniste, la conscience n’est pas une substance immatérielle, mais une propriété émergente des animaux et un processus actif remplissant une fonction de contrôle et d’intégration du comportement[188],[182]. Thomas Chabin qualifie ainsi la position de Popper de «dualisme néocartésien des processus», par opposition au dualisme cartésien des substances[189].
La théorie des propensions
«L'introduction du concept de propension équivaut à une nouvelle généralisation de l'idée de force. […] J'avais insisté sur le fait que l'on ne devrait pas regarder les propensions comme des propriétés inhérentes à un objet, un dé ou une pièce de monnaie par exemple, mais comme des propriétés inhérentes à une situation, dont l'objet fait naturellement partie»[190].
Pour Karl Popper, même si cette vision du monde (et de l'être humain) à travers les propensions n'est pas sans poser des difficultés au niveau de la méthode expérimentale, («en créant volontairement des conditions artificielles qui excluent, ou réduisent à néant, l'ensemble des propensions susceptibles d'interférer avec le montage expérimental et de le perturber»[191]), elle propose une approche toujours plus réaliste des faits de la Nature laquelle nous obligerait à attribuer une sorte de réalité à de pures possibilités, à des possibilités pondérées[192]. «Nous allons jusqu'à attribuer une certaine existence à celles qui ne sont pas encore réalisées, dont le sort ne sera décidé qu'au cours du temps, et peut-être un futur lointain»[192]. Selon Popper, le monde devient ainsi un univers de propensions et non plus une machine causale, «un processus de déploiement de possibilités en voie d'actualisation, et de nouvelles possibilités»[192]. Il ajoute que le futur serait aussi «activement présent à tout moment du temps»[193]; et que la causalité n'est «qu'un cas particulier de propension: le cas d'une propension égale à 1, d'une force ou exigence déterminante d'actualisation. Ce ne sont pas les coups reçus par derrière, du passé, qui nous poussent et nous forment, mais c'est l'attraction, l'attrait de l'avenir et de ses possibilités concurrentes, qui nous attire et nous séduit. C'est là ce qui maintient le déploiement de la vie, et même du monde»[194].
Popper en conclut «que dans le monde réel, en dehors des laboratoires, et à l'exception du système solaire, aucune loi strictement déterministe ne peut être observée»[195]. Selon Popper, même les pommes, ne sont pas des «pommes newtoniennes», car, «si nous examinons la question d'un point de vue réaliste, aucun déterminisme strict n'est à l'œuvre dans la chute de la pomme de Newton. Et cela est encore plus évident pour ce que l'on appelle nos motivations, et plus généralement pour nombre de nos états mentaux, toujours changeants. Notre inclination à penser en termes déterministes dérive de ce que nous devons agir comme des «moteurs»: nous mettons des corps en mouvement en les poussant. Autrement dit, elle dérive de notre «cartésianisme». Mais tout cela n'est plus de la science. C'est devenu de l'idéologie»[196]. Enfin, il propose que, «ni notre univers ni nos théories ne sont déterministes, même si à l'évidence de nombreuses possibilités sont exclues par les lois de la nature et celles des probabilités: beaucoup de propensions sont nulles»[197].
Distinctions et honneurs
plaque bleue à Burlington Rise, Oakleigh Park, Londres
Apprentissage et découverte. Écrits de jeunesse (Vienne 1925-1935), éd. de Gilles Campagnolo, coll.«Versions françaises», Rue d'Ulm, 2019, 310 p.
Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance (titre original: Die beiden Grundprobleme der Erkenntnistheorie, 1930-1933) — Note de l'éditeur, Hermann: «Loin d'être une simple esquisse - bien au contraire, puisque la célèbre «logique de la découverte scientifique» n'en était à l'origine qu'un résumé - , cette première formulation du falsificationnisme poppérien anticipe certaines idées qui ne réapparaîtront que bien plus tard.»
Karl Popper, La Logique de la découverte scientifique [«Logik der Forschung»], Paris, Payot, (1reéd. 1934).
Karl Popper (trad.Emmanuel Malolo Dissakè), La Théorie quantique et le schisme en physique: Post-scriptum à «La Logique de la découverte scientifique», tome III, Paris, Hermann, (ISBN270566307X).
Karl Popper, Misère de l'historicisme, Plon, ; (en) Karl Popper, The Poverty of Historicism, Routledge, ; Karl Popper, Misère de l'historicisme, Paris, Agora, (réimpr.1991); Premièrement parue en anglais de 1944 à 1945, en trois articles.
La Société ouverte et ses ennemis (The Open Society and Its Enemies, 1945), 2 vols, trad. fr. Jacqueline Bernard & Philippe Monod, Paris, Le Seuil, 1979. Un certain nombre de passages de l'édition originale ont été abrégés. Rééd. Points, 2018; Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis (Nouvelle édition en un seul volume avec un traduction intégrale, un avant-propos, des annotations par Didier Delsart et une préface d'Alain Boyer), Paris, Les Belles Lettres, coll.«Bibliothèque classique de la liberté», 2025b (ISBN978-2251457512).
Karl R. Popper (trad.Michelle-Irène et Marc B. de Launay), Conjectures et réfutations: La croissance du savoir scientifique, Paris, Payot, coll.«Bibliothèque scientifique», (ISBN978-2-228-13870-3)
Karl Popper (trad.Catherine Bastyns), La connaissance objective [«Objective Knowledge: An Evolutionary Approach (trois premiers chapitres)»], Bruxelles, Complexe, (ISBN2870270208).
Karl Popper (trad.Jean-Jacques Rosat), La connaissance objective [«Objective Knowledge: An Evolutionary Approach»], Paris, Aubier, (ISBN9782081233645).
Karl Raimund Popper, La quête inachevée [«Unended Quest; An Intellectual Autobiography»], les Belles lettres, coll.«Le goût des idées», (1reéd. = 1976 en français, 1974 en anglais) (ISBN978-2-251-45742-0).
La Télévision, un danger pour la démocratie, Bibliothèques 10/18, Anatolia Editions, Paris, 1994, réimpression en 1995, réédition en 1996 etc., 96 pages, (ISBN2-264-02403-8). Corps de texte traduit par Claude Orsoni, regroupant autour de ce thème, d'abord l'article de Sir Karl Popper "Une loi pour la télévision" p. 19-37 puis l'article de John Condry, "Voleuse de temps, servante infidèle" p. 41-80[202]. Introduction de l'écrivain et journaliste italien Giancarlo Bosetti, p. 7-15, et, en partie finale, essai de Jean Baudouin, p. 81-95.
Karl R. Popper, «La logique des sciences sociales», dans Theodor W. Adorno, Karl R. Popper, Ralf Dahrendorf, Jürgen Habermas, Hans Albert et Harald Pilot, De Vienne à Francfort: La querelle allemande des sciences sociales, Bruxelles, Éditions Complexe, (ISBN978-2-87027-041-7).
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↑Catherine Bastyns explique dans sa traduction partielle de La Connaissance Objective que Popper a demandé de ne pas utiliser le terme "falsifier" (et ses dérivés) pour traduire le terme anglais "falsify" .
12Popper ne présente cependant pas sa mesure de corroboration comme une méthodologie statistique autonome permettant de rejeter des hypothèses en pratique: selon Simkin 1993, p.61-63, il l’introduit principalement afin de clarifier logiquement la notion de corroboration.
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↑Le premier article est extrait de l'ouvrage The Estate de Sir Karl Popper. Le second article "Thief of time, unfaithfull servant" signé par John Condry est paru dans Daedalus, journal of the American academy of arts and sciences, hiver 1993, volume 122, n°1, sur la thématique de l'enfance "America's Childhood".
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