Née dans une famille protestante[1], privilégiée et cultivée aux opinions progressistes, Elizabeth Miller est élevée à égalité avec ses frères. Son père est ingénieur et photographe amateur ; à l'adolescence, elle est photographiée nue par ce dernier[2]. Elle est marquée par un viol subi à sept ans et par une maladie sexuellement transmissible qui s'ensuit[3],[4],[5]. Autre drame : alors qu'elle est adolescente, son petit ami se noie devant elle lors d'une promenade en barque[6],[5].
En 1929, Lee Miller quitte l'Amérique pour Paris et fait la connaissance de Man Ray, de dix-sept ans son aîné, dont elle devient à la fois la muse, la maîtresse et l'assistante[3]. En parallèle, elle poursuit sa carrière dans le mannequinat[2]. Elle photographie les opérations chirurgicales de l'école de médecine de Paris.
Elle crée en 1930 son propre studio photographique et reprend notamment des commandes du monde de la mode[10] que Man Ray n'est plus en mesure d'honorer. Ainsi, à cette époque, des images signées Man Ray sont en fait l’œuvre de Miller. Avec Man Ray, elle redécouvre la technique photographique de la solarisation[note 1],[6].
En septembre, sa première photographie — sous son nom — est publiée par Vogue Paris, puis Vogue Londres et Vogue New York.
Elle participe au mouvement surréaliste en produisant des images pleines d'esprit et d'humour. À cette époque, elle se lie d'amitié avec Paul Éluard, Pablo Picasso et Jean Cocteau. Ainsi elle interprète le rôle de la statue dans le film de Jean Cocteau Le Sang d'un poète[6]. Dotée d'un physique exceptionnel, elle déclare néanmoins :
« J’étais très belle. Je ressemblais à un ange mais, à l’intérieur, j’étais un démon[11]. »
New York
En raison de la jalousie possessive de Man Ray[3], Lee Miller le quitte ; la rupture est violente[12] et elle repart à New York en 1932[13] où elle ouvre son propre studio[12], assistée d'Erik, le plus jeune de ses deux frères[note 2],[14]. Ses portraits de Charlie Chaplin sont remarqués[15]. Après une série d'expositions collectives prestigieuses en France et aux États-Unis, la galerie Julien Levy organise sa première exposition personnelle à New York[exp 1]. Considérée comme une des plus remarquables photographes de son temps[16], elle publie une série de reportages pour Harper's Bazaar.
En 1934, elle épouse Aziz Eloui Bey, un riche homme d'affaires égyptien qu'elle connaît depuis 1931. Ils s'installent au Caire[6]. Elle photographie alors le désert et des sites archéologiques, et produit une photo connue, Portrait of Space. La vie au Caire la lasse et ses amis surréalistes lui manquent : elle repart pour Paris durant l'été 1937[12].
Lors de ce voyage en France, elle fait la connaissance de l'écrivain surréaliste et peintre britannique Roland Penrose[12].
« Penrose avait séduit Lee en Cornouailles et à Mougins en 1937, l'avait poursuivie à travers les Balkans en 1938, conquise en 1939 avec The Road is Wider Than Long[note 3] en Égypte, enlevée et ramenée à Londres via Antibes au début de la guerre[19]. »
Elle est accréditée par l'US Army[7], le 30 décembre 1942. En 1943, Vogue publie son premier article de guerre, « American Army Nurses », puis ses premières photographies couleurs en 1943.
L’équipe des correspondantes de guerre. Lee Miller est l’avant dernière sur la droite.
En juillet 1944, elle devient correspondante de guerre dans l'armée américaine accréditée sur les zones de combat. Mandatée par Audrey Withers, ses comptes-rendus et photographies sont publiés dans le magazine américain et dans son édition britannique[20],[22].
Ce soir du avec Lee Miller en une (en haut à gauche) et son article sur la bataille de Saint-Malo[23].
De 1944 à 1946, en équipe avec Scherman, elle suit la 83e division[20] depuis le débarquement en France (en elle est à Saint-Malo pendant le siège et la libération de la ville[24], puis elle rejoint Paris et photographie ses amis artistes, début 1945 à Colmar[12]), un périple qui va la mener jusqu'en Roumanie, en passant par l'Allemagne, l'Autriche ou la Hongrie[6].
Lee Miller témoigne, par l'image, ainsi que par le texte puisqu'elle commente ses photographies[12], de la vie quotidienne des soldats. Après être passée par les Pays-Bas, elle découvre en [7] les camps de concentration de Buchenwald et de Dachau. Ses photographies, dont celle de deux soldats ouvrant en pleine clarté la porte d’un wagon rempli de cadavres entassés, sont les premières à révéler l'horreur des camps. Il lui faudra écrire à Vogue et certifier que les clichés sont authentiques, pour que le magazine les publie[25] deux mois plus tard : « Je vous supplie de croire que c'est vrai » est-elle obligée d'indiquer à la rédaction du magazine[12] ; l'article de Vogue portera d'ailleurs le titre de « BELIEVE IT » avec sept pages rien que pour ses photos[20]. « Nous avons hésité longtemps et nous nous sommes concertés pour décider si nous devions ou non publier » précisera bien plus tard Edna Woolman Chase, alors rédactrice en chef[20].
Elle arrive à Munich et s'installe pendant quelques jours avec Scherman, dans l'appartement privé d'Hitler au 16, Prinzregentenplatz. Le jour même de leur arrivée dans les lieux, le , le Führer se suicide dans son bunker à Berlin. Durant leur séjour, Scherman prendra d'elle l'une de ses plus célèbres photos, un bain — nue mais relativement pudique — dans la baignoire personnelle du dictateur, un portrait de ce dernier à ses côtés[6],[note 4]. Lee Miller, pour sa part, photographie Scherman, nu dans la baignoire à son tour.
Elle assiste à l'incendie du Berghof et ne rentre pas chez elle à la fin de la guerre : l'association de somnifère, d'alcool et d'amphétamine la pousse dans l'errance en Europe centrale (Autriche, Hongrie) jusqu'en , où elle photographie la dévastation[26]. Puis elle retourne à Londres[26].
Max Ernst et Picasso
En 1946, Miller et Penrose rendent visite à Max Ernst et son épouse, l'artiste Dorothea Tanning, en Arizona. Ils se marient en 1947, en Angleterre, et ont un fils, Anthony, la même année.
Après la naissance d'Anthony, Miller pratique son métier de photographe par « intermittence »[26]. De 1948 à 1973, elle poursuit son travail pour Vogue et ses photos illustrent les ouvrages de Penrose sur Pablo Picasso et Antoni Tàpies. Ses photographies sont présentées régulièrement dans différentes expositions, en particulier à New York.
En 1949, le couple s'installe en famille à Farley Farm House(en), dans le village de Chiddingly (Sussex de l'Est, Angleterre), tout en consacrant du temps à de longs séjours à Paris et en France.
En appui de son mari, elle conseille l'ICA (Institute of Contemporary Arts) fondé en 1946[27], pour lequel elle participe et organise différentes expositions, en particulier « Picasso, Drawings and Watercolors, since 1933 » en novembre 1950, puis « Wonder and Horror of the Human Head » en 1953.
Miller s'intéresse également à la gastronomie, remportant des concours culinaires[6] et laissant un manuscrit de recettes, The Entertainement Freezer. Elle pose alors en cuisinière en tablier blanc, mère de famille pour Cecil Beaton ou Man Ray dont les photographies sont publiées, entre autres, par Vogue.
Fin de vie
Minée par un passé d’abus sexuels et un syndrome post-traumatique[5], Miller sombre dans l’alcool et la dépression[6],[1]. Elle meurt chez elle, à Chiddingly, d'un cancer du poumon le à l’âge de 70 ans[28].
Postérité
Lee Miller laisse, après sa mort, 60 000 photographies dans des cartons entreposés à Chiddingly[5]. Son œuvre photographique et journalistique est redécouverte dans les années 1990[2] et ses archives sont inventoriées[28].
Son fils, Anthony Penrose, a fondé les archives Lee Miller dans le Sussex et a publié plusieurs livres sur la vie et l'œuvre de sa mère[6], dont Lee Miller. Saint-Malo assiégée.
Lee Miller : photographe et correspondante de guerre, 1944-1945 (trad. Noëlle Akoa, préf. David E. Scherman, Edmonde Charles-Roux, édité par Anthony Penrose), Paris, Du May, , 207 p. (ISBN2-84102-002-9)Traduction de : Anthony Penrose, Lee Miller's war 1944-1945, Londres, Condé Nast Books, 1992. Rééd. : Reportages de guerre 1944-1945 (mêmes préfaces, édition et traduction), Paris, Bartillat, , 222 p. + 8 p. de planches (ISBN978-2-84100-729-5)
↑Voir la section : « En photographie » de l'article consacré à la solarisation en physique.
↑Erik Miller sera par la suite embauché comme photographe chez le constructeur aéronautique Lockheed Aircraft Corporation.
↑The Road is Wider Than Long: an image diary from the Balkans July-August 1938, livre Roland Penrose, illustration de couverture de Hans Bellmer (sur andrebreton.fr), Londres, London Gallery Editions, 1939. Écrit comme un poème d'amour surréaliste, le livre trouve son inspiration dans le voyage que Penrose et Lee Miller ont fait ensemble dans les Balkans en 1938. Notice du catalogue général de la BnF.
↑« L'étonnante histoire d'une séance photo dans la baignoire d'Hitler pour le magazine Vogue », slate.fr, 2 avril 2013. On pourra voir ce célèbre cliché ainsi qu'une de ses variantes, assortis d'anecdotes et de commentaires de Lee Miller, ici : (en) auteur non indiqué, « Lee Miller in Hitler's Bathtub » [« Lee Miller dans la baignoire d'Hitler »], sur Iconic Photos, (consulté le ). Et on verra ici, en plus de ces photos, un cliché de Lee Miller découvrant, le visage écœuré et peu de temps avant cette séance dans l'appartement d'Hitler récemment suicidé, les horreurs du camp de concentration de Dachau : (en) Messy Nessy, « Taking a Bath in Hitler’s Tub for Vogue » [« Prendre un bain dans la baignoire d'Hitler pour Vogue »], sur messynessychic.com, (consulté le ). Commentaire de l'auteur de l'article (traduit par nos soins) :
« Miller avait traversé l’horreur du camp de la mort quelques heures plus tôt [horreur dont témoigne la saleté des chaussures militaires à double boucle devant la baignoire]. Au milieu de la controverse qui suivit la publication de la photo dans Vogue, Miller déclara qu’elle essayait simplement de se laver des odeurs de Dachau. »
Dates d'exposition
↑ a et bInaugurée le 20 décembre 1932 jusqu'au 25 janvier 1933, in Cat Lee Miller, 2026, p. 235.
↑Sarah Wilson, La Planète affolée. Surréalisme, dispersion et influences, 1938-1947, catalogue d'exposition au Centre de la Vieille Charité, Marseille, édition Musées de Marseille/Flammarion, 1986, page 163.
↑ abcd et eNorberto Angeletti, Alberto Oliva et al. (trad. Dominique Letellier, Alice Pétillot), En Vogue : l'histoire illustrée du plus célèbre magazine de mode, White Star, , 410 p. (ISBN978-8-8611-2059-4), « Lee Miller : reportages de guerre », p. 142-143.
Anthony Penrose, « Lee Miller, muse et artiste surréaliste », in La Femme s'entête. La part du féminin dans le surréalisme, textes réunis par Georgiana Colvile et K. Conley, Paris, Lachenal & Ritter, 1998.
Carolyn Burke, Lee Miller. Une vie sans filtre, traduit de l'anglais par Marie-Claude Rideau, Paris, Nouveau Monde, 2023, 509 p. (ISBN978-2-38094-419-8).