Les Animaux malades de la peste

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Les Animaux malades de la Peste
Image illustrative de l’article Les Animaux malades de la peste
Gravure de Gustave Doré (1867)

Auteur Jean de La Fontaine
Pays Drapeau de la France France
Genre Fable
Éditeur Claude Barbin
Lieu de parution Paris
Date de parution 1678
Chronologie

Les Animaux malades de la peste est la première fable du livre VII de Jean de La Fontaine situé dans le deuxième recueil des Fables de La Fontaine, édité pour la première fois en 1678.

Présentation

On y trouve les formules : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » et « Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». L'expression « crier haro sur le baudet » tire son origine de cette fable.

La Fontaine fait aussi un éloge de l'éloquence dans cette fable. L'âne est sot et a une mauvaise maîtrise du langage que l'on peut voir grâce aux procédés suivants : le nombre de virgules pour une seule phrase, la rendant trop longue et cassant ainsi le rythme des vers ; les rimes en « an » laides qui rappellent les hennissements d'un âne, dit « ânonnant » ; le discours direct qui ne nuance pas son propre « méfait » avec l'utilisation du mot « diable ».

C'est la maladresse de discours de l'âne qui l'a condamné. Le véritable vainqueur de cette fable est le renard, un orateur expert dans l'art de l'esquive qui finit même par être applaudi. Il parle directement au roi en utilisant le vouvoiement pour ainsi éviter d'avoir à confesser ses propres crimes. Ses vers, contrairement à ceux de l'âne, ont une vivacité et sont construits, sans trop de virgules. Son éloge du roi est d'ailleurs plaisant à entendre grâce aux rimes internes des vers 36 et 37 (« Mouton » et « non »).

L'argumentaire du renard permet aussi un troisième niveau de lecture aux vers 41-42 : le berger est condamnable car il s'autorise seul à domestiquer les animaux, ce qui excuse d'autant plus le Lion.

Texte

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre[n. 1],
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron[n. 2],
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
À chercher le soutien d'une mourante vie[n. 3] ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni loups ni renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant[n. 4] plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents[n. 5]
On fait de pareils dévouements[n. 6] :
Ne nous flattons[n. 7] donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense[n. 8] ;
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce.
Est-ce un péché ? Non non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant beaucoup d'honneur;
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire. »
Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins[n. 9],
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
À ces mots, on cria haro[n. 10] sur le baudet.
Un Loup, quelque peu clerc[n. 11], prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour[n. 12] vous rendront blanc ou noir.

— Jean de La Fontaine, Fables de La Fontaine, (Les Animaux malades de la Peste Fac-similé disponible sur Wikisource (Wikisource))

Analyse

Jean de La Fontaine met en place des personnages types qui correspondent chacun à des individus ou des groupes sociaux. Cette fable met en scène le bestiaire : groupe d'animaux où le roi est représenté par le lion, le ministre ou le jésuite (celui qui garde sa place en donnant raison au roi) par le renard, d'autres courtisans par l'ours et le tigre et un homme non courtisan (basse noblesse) par l’âne[1].

Cette fable illustre la maxime « La raison du plus fort est toujours la meilleure » (La Fontaine, Le Loup et l'Agneau). C'est toujours le plus faible que l'on punit quand on a la force de le faire, c'est la loi des vainqueurs. Pour donner raison au lion (symbole du roi, donc du plus fort), le renard dit que ce n'est point un péché de manger des moutons. Mais, lorsqu'un âne (honnête, mais sans doute naïf) dit qu'il a mangé de l'herbe d'un pré sans en avoir le droit, les animaux décident de le sacrifier. Ils ont ainsi (une fausse) bonne conscience. Les personnages sont ancrés dans la réalité du temps de La Fontaine, mais leurs attitudes restent universelles. Le dénouement est tragique, mais il permet d’insister sur l’hypocrisie et sur le scandale d’une justice contrôlée par les puissants[1].


Contexte historique et exemplarité

La publication de cette fable en 1678 s'inscrit également dans le contexte de l'Affaire des Poisons, qui plonge la cour de France pendant plusieurs années dans un climat de suspicion et de médisance entre les courtisans après une série de morts brutales et suspectes jusque dans l'entourage proche de Louis XIV, à commencer par Henriette d'Angleterre, la propre belle-soeur du roi, en 1670. Si les personnes mises en cause et condamnées pour empoisonnement ou pour sorcellerie, comme la marquise de Brinvilliers ou "la Voisin", furent effectivement condamnées, de nombreuses personnalités du plus haut rang furent aussi impliquées dans ce scandale criminel pour leurs relations avérées avec les empoisonneuses reconnues coupables, comme Madame de Montespan (maîtresse officielle du roi), le Chevalier de Lorraine (ami personnel et amant du duc Philippe d'Orléans, frère du roi), le Maréchal de Luxembourg ou la comtesse de Soissons. Eu égard à leur rang et grâce à leurs relations d'influence, les membres les plus éminents de la cour pourtant suspects furent épargnés par les enquêtes judiciaires. Ainsi la morale philosophique et universelle de la fable peut aussi se lire à travers un épisode concret de l'histoire, auquel Jean de La Fontaine fait subtilement référence sans nommer aucun protagoniste : la panique contagieuse qui s'empare des animaux menacés de la Peste et appelle à désigner une victime expiatoire au bas de l'échelle (l'Ane) rappelle celle des membres de la cour de France à la même époque, qui se soupçonnent mutuellement d'empoisonner leurs rivaux tandis qu'ils se disputent les faveurs de Louis XIV (Le Lion). Le fait que les dignitaires les plus puissants (l'Ours, Le Loup, Le Renard) soient innocentés du fait de leur position à la cour et de leur discours d'influence peut être lu aussi comme la critique indirecte de l'existence d'une hiérarchie sociale dans l'application de la justice. La Fable réunit ainsi de façon magistrale l'exemplarité de la poésie antique que La Fontaine prend pour modèle, la morale philosophique et l'illustration historique.

Illustrations


Notes et références

Notes

  1. « Se dit quelquefois de la colère de Dieu. » (dictionnaire de l'Académie 1694)
  2. dans la mythologie : fleuve des Enfers, frontière du royaume des Morts. Allusion à la peste de Thèbes décrite par Sophocle dans Oedipe-Roi ou Thucydide (Guerre du Péloponnèse) ou Lucrèce (De Natura Rerum, VI, v. 1173-1215).
  3. à chercher à se nourrir.
  4. par conséquent.
  5. ce qui arrive par hasard ; ici : malheur imprévu.
  6. acte de quelqu'un qui se sacrifie pour la patrie, comme victime expiatoire offerte aux dieux ; exemples romains.
  7. ne nous traitons point avec douceur.
  8. tort qu'on fait à quelqu'un. En théologie, péché.
  9. chien gardant la basse-cour ou un troupeau.
  10. Exclamation en usage à l'époque pour arrêter les malfaiteurs et les mener devant le juge : « Crier haro sur », sur expressions-francaises.fr (consulté le ).
  11. gens de justice ou gens d'Église.
  12. cour de justice.

12. Cour du Roi : ainsi qu'indiqué tout le long de la fable : le lion est nommé "sire ,roi, seigneur, " puis les autres animaux " puissance" et "flatteur". Enfin la fable fait la critique d'un fonctionnement d'assemblée de courtisans au détriment du principe de justice equitable entre les personnes jugées que l'on désigne aujourd'hui sous l'appellation de cours de justice et qui se veut corriger les éléments dénoncés ici.

Références

  1. a et b « Les Animaux malades de la peste, La Fontaine : analyse linéaire », sur commentairecompose.fr (consulté le )

Voir aussi

Liens externes

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