Peter Lindbergh à New York par Stefan Rappo en 2016.
Peter Brodbeck naît le à Lissa en Pologne (ville annexée à l’Allemagne au sein du Reichsgau Wartheland de 1939 à 1945, aujourd'hui Leszno)[2]. Son père est marchand de bonbons[3]. Il passe son enfance à Duisbourg, « une enfance simple, sans superflu, puisqu'il n'y avait rien à Duisbourg » précise-t-il[4]. Adolescent, il travaille comme décorateur étalagiste pour les magasins Karstadt et Horten à Duisbourg. Comme il vient d’une région de l’Allemagne située près de la frontière avec les Pays-Bas, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, il passe les vacances d’été en famille sur la côte néerlandaise, près de Noordwijk. Les vastes plages néerlandaises, de même que les quartiers industriels de Duisbourg où grandit Peter Brodbeck, auront une profonde influence sur son œuvre au fil des ans. Au début des années 1960, il déménage à Lucerne et, quelques mois plus tard, à Berlin, où il s’inscrit à l'Académie des arts de Berlin[5]. Suivant les traces de son idole, Vincent van Gogh, il se rend à Arles en auto-stop[5]. Il se souvient de ces années : « Je préférais m’inspirer de Van Gogh, mon idole, plutôt que de peindre les portraits et les paysages imposés dans les écoles d’art ». Après avoir passé plusieurs mois à Arles, il poursuit son périple, qui durera deux ans, en Espagne et au Maroc[6].
À son retour en Allemagne, il étudie l’art abstrait à l’école d’art de Krefeld, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Il découvre Joseph Kosuth et l'art conceptuel, qui le marqueront. Avant l’obtention de son diplôme, il est invité à présenter ses œuvres à la prestigieuse galerie d’avant-garde Denise René-Hans Mayer(de). Après s’être installé à Düsseldorf, il se tourne vers la photographie et travaille deux ans comme assistant du photographe allemand Hans Lux : « c'était un photographe commercial dénué d'ambition, mais un type très humain. Il m'a tout montré […] Travailler avec lui a été très important pour moi » commente-t-il[5]. Puis il ouvre son propre studio en 1973. Rapidement il devient « la comète de la publicité allemande »[5]. Sa réputation grandit en Allemagne, et il se joint alors à l’équipe du magazine Stern, où il côtoie les photographes légendaires que sont Helmut Newton, Guy Bourdin et Hans Feurer[7],[8]. Quelques années plus tard, il s'installe à Paris[4].
Photographie
Peter Lindbergh crée une nouvelle forme de réalisme en redéfinissant les canons de la beauté grâce à des images intemporelles marquées par l’influence de photographes documentaires et de photojournalistes comme Dorothea Lange, Henri Cartier-Bresson et Garry Winogrand, même si ses maîtres restent André Kertész, Richard Avedon ou Irving Penn[5]. Son approche humaniste et son idéalisation de la femme le distinguent des autres photographes : Peter Lindbergh s’intéresse avant tout à l’âme et à la personnalité de ses sujets. Convaincu que l’intérêt d’un sujet réside ailleurs que dans son âge, il bouscule les normes de la photographie de mode à une époque où l’on a l’habitude d’exagérément retoucher les images. En 2014, Peter Lindbergh explique en entrevue que « la responsabilité des photographes, aujourd’hui, doit être de libérer les femmes et, en somme, tout le monde, de la hantise de la jeunesse et de la perfection[9][source insuffisante]».
Peter Lindbergh photographie ses sujets dans un état brut, « en toute honnêteté », loin de tous les stéréotypes, puisque l’artiste préfère un visage laissé à nu, presque sans maquillage, sans coiffure trop travaillée, « quelque chose de flou qui se nomme l'émotion »[4], de manière à faire ressortir l’authenticité et la beauté naturelle des femmes devant son objectif. Il propose une nouvelle interprétation de la femme dans l’ère post-années 1980. Comme l’écrit la journaliste britannique Suzy Menkes : « Le refus de la perfection bien lisse est la marque distinctive de Peter Lindbergh : ses images plongent dans l’âme sans fard de ses sujets, peu importe leur familiarité ou leur célébrité[10]. »
En 1988, la série de Peter Lindbergh montrant des mannequins qu’il vient de découvrir, toutes vêtues de chemises blanches, a un immense succès international et lance la carrière de cette nouvelle génération de top-modèles. L’année suivante il photographie Linda Evangelista, Naomi Campbell, Tatjana Patitz, Cindy Crawford et Christy Turlington pour la couverture de l’édition de du Vogue britannique, qui passera à la postérité ; c’est la première fois que ces futures icônes de la mode sont réunies sur une photo. Lindbergh est ainsi à l’origine de ce que l’on appelle l’ère des « supermodels » ; s’inspirant de cette fameuse couverture, George Michael demande aux mannequins immortalisées par Lindbergh de jouer dans le vidéoclip de sa chanson Freedom! '90[11]. D'autres séries marqueront plus particulièrement sa carrière, telle Kate Moss en salopette pour Harper's Bazaar en 1994[12].
Dans une entrevue avec l’historienne de l’art Charlotte Cotton(en) réalisée en 2008, Peter Lindbergh explique : « Il était très important de recourir à la photographie en noir et blanc pour créer le supermodèle. Chaque fois que j’essayais de photographier ces sujets en couleurs, le résultat avait l’air d’une mauvaise publicité de produits cosmétiques, parce que la beauté de ces femmes frôlait la perfection. Avec le noir et blanc, on peut vraiment voir qui elles sont. J’ai estompé l’effet commercial que la couleur donne. Ce qui est frappant avec le noir et blanc, c’est à quel point il aide à communiquer une impression de réalité[13][source insuffisante]. »
Il se voit confier deux éditions du calendrier Pirelli, celles de 1996 et de 2002. Cette dernière met pour la première fois en vedette des actrices et non des mannequins ; la séance de photos a lieu aux studios Universal[14][source insuffisante]. La critique d’art australienne Germaine Greer décrit l’édition 2002 du calendrier Pirelli comme étant « la plus déstabilisante à ce jour[15] ». Pour la première fois en cinquante ans d'histoire, le calendrier Pirelli invite Peter Lindbergh à photographier l'édition 2017, devenant ainsi le seul photographe à avoir photographié trois éditions du prestigieux calendrier[16]. Pour celui-ci, il réalise 27 000 photographies dans divers endroits du monde[12]. Il meurt le à Dallas (Texas)[17], alors qu'il allait prendre l'avion pour rejoindre sa résidence d'été à Ibiza[18].
Ses photographies sont utilisées pour de nombreuses pochettes d’albums, notamment celles du single Quoi de Jane Birkin (1985) ; du single The Best (1989), du single I Don’t Wanna Lose You (1989), du single Foreign Affair (1990) et de l’album éponyme (1989), et de l’album Wildest Dreams (1996) de Tina Turner (en plus d’avoir réalisé le vidéoclip de la chanson Missing You ; de l’album The Globe Sessions et du single My Favorite Mistake de Sheryl Crow (1998) ; de l’album Time de Lionel Ritchie (1998) ; de l’album I am... Sasha Fierce de Beyoncé (2008) (en plus de la photographie pour les affiches promotionnelles de la tournée mondiale I am...); de l’album No Place In Heaven de Mika (2015) (en plus d’avoir réalisé le vidéoclip de la chanson The Last Party).
Les images de Peter Lindbergh sont exposées à travers le monde depuis les années 1980. Certaines de ses photos ont été présentées dans le cadre de l’exposition Shots of Style au Victoria & Albert Museum, à Londres, en 1985. L’année suivante, le Centre Georges-Pompidou à Paris, tient une exposition individuelle des photographies réalisées par Lindbergh pour Comme des Garçons et Rei Kawakubo. La styliste japonaise note, à propos du travail de Lindbergh : « La force des œuvres de Peter Lindbergh vient du caractère profondément humain de ses photographies. On n’y remarque pas seulement les mannequins et les vêtements, mais la force des sujets eux-mêmes[19]. » La série Smoking Women de Lindbergh, d’abord exposée à la galerie Gilbert Brownstone, à Paris, en 1992, est ensuite présentée à la galerie Bunkamura à Tokyo en 1994, puis au Schirn Kunsthalle à Francfort en 1996. La même année, vu l’engouement suscité par l’exposition de 1994, le musée d’art Bunkamura propose une rétrospective de l’œuvre de Lindbergh qui dépasse les records d’affluence précédemment atteints lors des rétrospectives de l’œuvre de Jacques Henri Lartigue et de Leni Riefenstahl organisées par le musée.
En 1997 à Berlin, le Hamburger Bahnhof inaugure l’exposition Peter Lindbergh: Images of Women qui est ensuite présentée à Hambourg, à Milan, à Rome et à Vienne en 1998, lors du Festival international de la photographie au Japon, en 1999 et en 2000. Irina Antonova fait venir Images of Women au musée des beaux‑arts Pouchkine à Moscou en 2002, ce qui fait de Lindbergh le premier photographe à avoir fait l’objet d’une exposition dans le prestigieux musée russe.
Le Metropolitan Museum of Art présente l’exposition The Model as Muse en 2009[20]. En 2010, l’exposition de Lindbergh intitulée On Street, tenue au C/O Berlin[21], attire 90 000 visiteurs. En avril et , à l’initiative de Jérôme Sans, le Ullens Center for Contemporary Art, à Beijing, en Chine, expose l’immense installation de Lindbergh intitulée The Unknown. Plus de 70 000 visiteurs viennent voir l’œuvre. Du au , le pavillon Meštrović de l’HDLU, à Zagreb, expose The Unknown et Images of Women[22]. Il s’agit de l’exposition d’art contemporain la plus populaire des 10 dernières années en Croatie et dans les pays voisins, selon le conservateur du musée. Du au , le musée Thyssen-Bornemisza, à Madrid, présente les natures mortes et les portraits de Lindbergh aux côtés des œuvres d’Irving Penn, de Horst P. Horst et d’Erwin Blumenfeld dans le cadre de l’exposition Vogue Like a Painting.
Peter Lindbergh est représenté par la Gagosian Gallery. La première exposition individuelle de Lindbergh à la Gagosian Gallery a lieu à Paris fin 2014[23]. En , la Gagosian Gallery d'Athènes lui consacre une seconde exposition, suivi par une exposition en duo avec Alberto Giacometti à Londres début 2019.
En , le Kunsthal de Rotterdam[12] inaugure l'exposition A Different Vision On Fashion Photography, qui voyagera ensuite à la Kunsthalle de Munich (sous le titre From Fashion To Reality) puis à la Reggia di Venaria de Turin en Italie. Depuis son lancement, cette exposition itinérante a été visitée par plus de 500 000 personnes[source secondaire souhaitée].
1999 : Inner Voices, un documentaire de 30 minutes s’intéressant à l’expression de soi dans le cadre de la méthode de Lee Strasberg, remporte le prix du meilleur documentaire au Festival international du film de Toronto (TIFF) en 2000.
2001 : Pina Bausch - Der Fensterputzer, film expérimental d’une demi-heure sur Pina Bausch, amie du photographe, produit pour Channel 4 et présenté hors festival au Festival de Cannes en 2007.
2008 : Everywhere at Once, co-réalisé avec Holly Fisher, a été présenté en première mondiale au Festival du film de Tribeca à New York. Dans cette œuvre cinématographique fascinante et vaguement troublante, soutenue par la narration de Jeanne Moreau, des photographies de Lindbergh (dont de nombreux inédits) sont filmées et entrelacées avec des extraits du film Mademoiselle de Tony Richardson.
L’œuvre de Peter Lindbergh est inspirée du film Metropolis de Fritz Lang, du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein ainsi que des images de la Grande Dépression de Dorothea Lange, de même que de la propre enfance de Lindbergh qui, dans les années 1950, a grandi dans la ville industrielle de Duisbourg tout près de l’aciérie Krupp. L’œuvre de Peter Lindbergh, consacrée par ses séries de photos de mode à caractère narratif, est réputée pour les portraits simples et révélateurs réalisés par le photographe, ses natures mortes, et les fortes influences du cinéma allemand, des quartiers industriels de l’époque de son enfance, de la danse et des cabarets, mais aussi des paysages et du cosmos qui empreignent ses photographies.
1996 : Peter Lindbergh reçoit le prix de la fondation Raymond Loewy[27].
2014 : les nombreuses contributions de Peter Lindbergh à la sensibilisation au sida sont soulignées lors du gala annuel de l’amfAR à New York, au Cipriani Wall Street, avec celles de l’activiste Vanessa Redgrave. Robin Wright lui remet sa récompense en soulignant l’extraordinaire générosité du photographe envers l’amfAR. Le trophée en question était exposé ce soir-là aux côtés de deux lots dont Lindbergh avait fait don pour la vente aux enchères tenue à cette occasion. Dans son discours de remerciement, Lindbergh rend hommage à Vanessa Redgrave, elle aussi honorée lors de ce gala, en lui adressant ces mots : « Votre vie m’a appris combien il est important de défendre ce en quoi l’on croit.[28] ».
↑(en) Peter Lindbergh : Images of Women, Allemagne, Snoeck, , 95 p. (ISBN978-3-936859-89-8).
↑(en) « Peter Lindbergh », dans Photo Box: Bringing the Great Photographers into Focus, Londres, Thames & Hudson, 2009, p. 414. (ISBN978-0-500-54384-9).
↑(en) Rachel Small. « A Search of Truth », Interview, novembre 2014. Page consultée le 8 décembre 2015.