La transition écologique est un concept popularisé par Rob Hopkins[1]. Il désigne un ensemble de démarches visant à adapter les sociétés humaines aux limites environnementales, notamment par la réduction des émissions de gaz à effet de serre et de la dépendance aux énergies fossiles, par le développement d'une économie circulaire et le renforcement de la résilience des territoires.
Ce cadre d’action s’est diffusé dans plusieurs domaines, comme, par exemple, l’agriculture (permaculture), l’urbanisme (urbanisme durable, mouvement des villes en transition), et les secteurs de l'énergie (énergies vertes, sobriété énergétique) et des transports ou les approches de type éviter-réduire-compenser. Pour insister sur le concept de changement de modèle, et le besoin de réorienter les activités humaines en tenant compte des limites planétaires, certains préfèrent parler de redirection écologique.
Le concept de transition écologique au Québec s'est progressivement diffusé au Québec vers le début des années 2010, notamment sous l'influence de Rob Hopkins, ainsi que par les travaux de recherche sur les transitions sociotechniques, dont le modèle multiniveau de Frank Geels (Geels). Le terme s'est très rapidement répandu dans différentes sphères de la société québécoise, tant universitaire, économique, communautaire que politique. Aujourd'hui le terme est employé aux différents paliers de gouvernement, bien que plus rarement[2], ainsi que par les mouvements sociaux, par les entreprises privées et par la société civile.
Le terme demeure toutefois polysémique. Il est mobilisé par des acteurs aux intérêts divergents et recouvre des discours parfois contradictoires quant à l'ampleur des transformations souhaitées. Une analyse des représentations sociales de la transition écologique au Québec montre d'ailleurs un écart entre le discours du gouvernement du Québec, centré sur la transition énergétique, et les perceptions citoyennes qui associent majoritairement la transition écologique à des petits gestes individuels [2].
Le campus de la transition en partenariat avec la Chaire de la transition de l'UQAM on également publié une boussole de la transition., un outil d'analyse destiné aux citoyens, aux organisations et aux entreprises. La boussole est organisée en axes décrivant des tensions au sein de la transition: l'échelle d'action, le processus (socio ou techno centré) et la finalité visé (justice sociale ou carboneutralité). Son application à Montréal a permis de dégager les orientations de quatre discours de transition présent dans la métropole Québécoise[4].
Diverses ressources ont été mises en place pour favoriser et documenter la transition écologique au Québec, dont une boite à outils sur la transition (socio)écologique [5].
Changer le niveau de production, répartition et consommation d'énergies dépend des évolutions techniques, des prix et de la disponibilité des ressources énergétiques, mais aussi d'une volonté des acteurs: populations, gouvernements, entreprises,etc. pour réduire les effets négatifs du secteur sur l'environnement. Les définitions et scénarios de transition énergétique présentés (par des institutions scientifiques, nationales[7], ou des ONG) proposent souvent de passer du système énergétique actuel, reposant sur des ressources non renouvelables, vers un mix énergétique utilisant principalement des ressources renouvelables. Ce passage nécessite de remplacer, autant que possible, des combustibles fossiles, par des sources d'énergies renouvelables (mais souvent intermittentes) dans de nombreuses activités humaines (éclairage, transport, chauffage, industrie,etc.).
Thomas Veyrenc de RTE[8], à l'instar de la géographeMagali Reghezza-Zitt, prône une approche conciliant l'électrification des usages fossiles[9] et la sobriété[10],[11], également défendue par l'économiste Christian de Perthuis[12]. Les bâtiments devraient être bien isolés, être équipés de pompes à chaleur ou bénéficier de réseaux de chaleur[11],[13]. En 2018, connaissance des énergies publie les contributions d'une cinquantaine de professeurs, industriels ou hauts-fonctionnaires spécialistes en énergie. Les différents auteurs décrivent une transition énergétique progressive, dans laquelle les nouvelles sources d'énergie s'ajoutent souvent aux anciennes plutôt qu'elles ne les remplacent immédiatement, une analyse qui rejoint celle développée par Jean-Baptiste Fressoz[14]. Ils soulignent également que les trajectoires énergétiques dépendent largement des innovations technologiques, des choix économiques et des décisions politiques, davantage que de contraintes strictement physiques et géologiques[15].
L'agriculture constitue une activité humaine d'importance. Selon l'entomologisteDave Goulson(en), pour enrayer le déclin des populations d'insectes, le consommateur devrait porter son choix sur les produits issus de l'agriculture biologique, développer ce type d'agriculture à grande échelle s'avérant plus efficace que créer des réserves naturelles çà et là[16]. Dans Chaleur humaine, le socioéconomiste de l'alimentation Nicolas Bricas, même s'il qualifie l'agriculture biologique de «bon modèle» préfère l'agroécologie, en ce qu'elle prône non seulement une alimentation saine, favorable à la bonne santé humaine, mais également un autre rapport aux animaux, au vivant et aux paysages[17].
De nécessaires changements de comportements
Un manifestant lors de la marche pour le climat à Paris, en .
Les petits gestes, pour utiles qu'ils soient, restent insuffisants. Mais ils peuvent conduire à un basculement sociologique[18]. Bien qu'elle soit nécessaire, la sobriété n'est pas heureuse. Il reste néanmoins possible d'en bâtir un récit positif[19]. Toujours en matière de basculement sociologique, le comportement des célébrités exerce une influence majeure sur la société[20],[21].
Pour encourager et accompagner les changements de comportement en France, l'Ademe a publié en 2016 un ouvrage intitulé Changer les comportements, faire évoluer les pratiques sociales vers plus de durabilité[22] qui propose des bases (concepts et conseils pratiques) à tous ceux qui travaillent sur le changement de comportement des individus et des ménages au service de la transition écologique, en présentant comment des disciplines telles que les sciences humaines et sociales (psychologie, économie, sociologie, etc.) abordent ce sujet de manière complémentaire. Le livre liste aussi les outils existant pour les acteurs publics et associatifs pour l'information, la sensibilisation, marketing, les nudges (incitations économiques, législation, etc.), utilisables à différentes échelles territoriales.
L'Éducation nationale prend aussi sa part dans ce changement profond de la perception de notre rapport à la nature. Longtemps il s'est agi d'une Éducation à l'environnement et au développement durable. Le terme «Transition écologique» n'est cependant toujours pas explicitement présent dans les programmes. Seule apparition, les Instructions officielles de Seconde de Géographie sont centrées sur l'idée de «Monde en transition»[23], dans une interprétation de ce concept commune à toutes les sciences humaines[24]
En matière de financement de la transition écologique, l'épargne mondiale est largement suffisante, selon l'économiste Céline Guivarch. En revanche, il conviendrait d'orienter au plus vite les financements vers les solutions et de désinvestir dans les énergies fossiles[28]. Pour Thomas Piketty, «la seule façon de pouvoir réaliser [des] transformations [majeures], c'est de le faire de façon juste». Il fait remarquer que les riches émettent beaucoup plus de CO2 que les pauvres. Et même les 50% en dessous de la médiane en France, en matière d'émissions, rejettent moins de CO2 que les 10% à 5% qui émettent le plus en Inde. La taxation des plus riches permet de réduire les inégalités, de financer la transition écologique et surtout de renforcer son acceptabilité[29]. Lucas Chancel estime également qu'il faut faire payer les riches[30].
Le laboratoire d'idée The Shift Project estime que la technologie seule ne pourra sauver le monde, et que la sobriété, énergétique et matérielle sera essentielle[p 1]. Les pistes qu'il préconise consistent à «ne rien faire de mal», puis à «bâtir une administration territoriale au service de la transition écologique et de la résilience». Il convient de travailler sur l'urbanisme et l'aménagement du territoire de telle sorte que la place de la voiture soit réduite et l'artificialisation des sols ralentie[p 2],[31], et de rendre les territoires résilients en matière alimentaire, économique et de santé[p 3]. Il faudrait en outre «dégonfler les grandes villes au profit des villages et des villes moyennes»[32],[p 4],[33]. Le WWF prône la mise en place d'une planification écologique[34].
En 2008, le collectif Trapese a publié une critique intitulée The Rocky Road to a Real Transition à laquelle Hopkins a répondu. Le débat portait en partie sur la façon dont le changement social est pris en compte[39].
Le Dictionnaire de la pensée écologique présente quant à lui deux définitions de la «Transition», reflet des débats autour de ce terme[40]. Le premier affirme la dimension téléologique de la Transition écologique, comme avenir inéluctable si l'humanité veut échapper au chaos des dérèglements qu'elle a déclenchés. Le second replace la transition dans le champ des sciences humaines, comme simple outil d'analyse de mécanismes de tous ordres (démographie, politique, économie…) avec des étapes, des champs d'application.
The Shift Project définit les «sept péchés territoriaux» de la transition écologique: ignorance, technosolutionnisme, cloisonnement, désinvolture, perfidie, agitation, irresponsabilité[p 5],[p 6]. Autrement dit, selon le laboratoire d'idées, il faut s'informer des enjeux, tout ne se résout pas par la technique, la sobriété a un rôle à jouer, tous les sujets sont intriqués, il faut éviter de se disperser, et ne pas mettre en place des actions dont on sait qu'elles n'aboutiront pas, et agir de manière responsable[p 5]. Les villes et territoires étant tous différents, The Shift Project ne propose pas de recette unique pour enclencher cette transition, mais fait une liste de recommandations sur l'attitude à adopter pour y parvenir[p 7]:
la connaissance des enjeux climatiques pour les populations, entreprises, et décideurs politiques, avec des actions de formation et des bilans carbone, afin de s'assurer d'une coopération maximum de tous les acteurs locaux;
une concertation élargie des décisions impliquant les entreprises, associations et citoyens, afin de s'assurer que les décisions soient comprises et acceptées par toutes les parties prenantes concernées;
la solidarité, c'est-à-dire la prise en compte des inégalités sociales et territoriales dans les efforts de transition énergétique comme dans les conséquences du changement climatique, qui passe par l'amélioration du lien social et l'inclusion des plus vulnérables;
l'audace de remettre en question ses manières d'agir, d'en expérimenter de nouvelles, d'accepter de prendre le risque de se tromper et de continuer de se remettre en question;
la cohérence des politiques publiques et des actions locales avec une vision sobre et résiliente du territoire. Cela implique de dialoguer et d'anticiper des modalités d'arbitrage lorsque des compromis sont parfois impossibles;
prendre la responsabilité de mettre les enjeux climatiques et de transition énergétique au plus haut niveau des priorités politiques.
L'historien Jean-Baptiste Fressoz considère que la transition écologique ou énergétique, au sens propre du terme «transition», n'a jamais existé, ni sur le plan historique, ni dans les trajectoires actuelles. Il s'attache à déconstruire l'idée d'un passage linéaire entre des « âges » énergétiques «du bois au charbon, puis au pétrole, puis au nucléaire, puis aux énergies propres et vertes», soulignant que dans l'histoire, les sources d'énergie ne se succèdent pas, mais s'additionnent, dans une logique d'expansion matérielle continue. Ainsi, la révolution industrielle n'a pas remplacé le bois par le charbon : elle a accru la consommation des deux. De même, selon lui, le pétrole n'a pas supplanté le charbon, mais s'est ajouté à lui pour répondre à des usages nouveaux, tout en restant dépendant des infrastructures charbonnières[41]. Fressoz critique la vision technophile et rassurante d'un remplacement rapide des énergies fossiles par des alternatives « vertes », qu'il considère comme une illusion entretenue par les discours politiques et prospectifs depuis les années 1970. Il souligne que les projections actuelles ne montrent aucun basculement énergétique avant 2050, et que les consommations de charbon, gaz et pétrole restent stables ou en hausse. Pour lui, la notion de transition masque la réalité d'une croissance matérielle soutenue et empêche de penser une véritable sobriété, fondée sur la réduction des usages et des infrastructures plutôt que sur leur verdissement technologique; il faudrait entrer dans une ère de décroissance matérielle[42],[43].
Critique du terme
D'autres termes sont parfois préférés au terme de «transition», jugé ambigu sur certains aspects, dont:
celui de «bifurcation», parfois privilégié pour marquer davantage la profondeur de la transformation qui doit être impliquée[44];
celui de «redirection», qui insiste sur le besoin de transformer les modes de production et de consommation, mais aussi de réorienter les activités humaines dans la fourchette des limites planétaires. Cette «redirection démocratiquement choisie, anticipée et non-brutale – car tenant compte de nos attachements –» met l'accent sur la nécessité de réduire des pratiques telles que la mobilité carbonée, l'extractivisme, l'artificialisation et la fragmentation écopaysagère plutôt que de seulement les « verdir », et sur l'importance de repenser les finalités économiques et sociales pour rendre les sociétés soutenables. Une revue francophone accueillant des articles relus par des pairs, et des articles libres (Revue Œconomia Humana), dédiée à ce concept a été fondée en 2023 par l’ESG UQAM au Québec.
Ces dénominations alternatives semblent sémantiquement plus radicales que celle de « transition écologique », car elles questionnent plus explicitement le Technosolutionnisme en proposant une ingénierie plus ancrée dans les perspectives du Low-tech et du biomimétisme, acceptant mieux le vivant non-humain, et impliquent un changement de cap plutôt qu'une adaptation progressive du système existant.
12Laurent Delcayrou et Corentien Riet, The Shift Project, Vers la résilience des territoires: Pour tenir le cap de la transition écologique, Éditions Yves Michel, (ISBN978-2-36429-217-8), p.182-183.
↑Manuel de Transition: De la dépendance au pétrole à la résilience locale (trad.de l'anglais), Montréal/Escalquens, Les Éditions Écosociété, (ISBN978-2-923165-66-0).
12Justine Lalande, «Entre discours dominant et perceptions citoyennes: les représentations sociales de la transition écologique au Québec», archipel.uqam.ca, Université du Québec à Montréal, (lire en ligne, consulté le )
↑Guay-Boutet, C., Martin-Déry, S. et Huot, G., «Économie sociale et transition socioécologique – Quel cadre commun ?», Territoires innovants en économie sociale et solidaire,
↑Jean-Baptiste Fressoz, «Pour une histoire désorientée de l'énergie», 25eJournées Scientifiques de l'Environnement - L'économie verte en question, (HALhal-00956441).
Line Touzeau-Mouflard, «La transition écologique, nouveau lieu commun du droit de l'environnement?», Revue juridique de l'environnement, 2023/HS22 (volume 48), p.417-426 (lire en ligne).
Claire Lamine, Jean Marc Meynard, Nathalie Perrot, Stephane Bellon, «Analyse des formes de transition vers des agricultures plus écologiques: les cas de l'agriculture biologique et de la protection intégrée», Innovations Agronomiques, INRAE, , p.483-493 (HALhal-02667262, lire en ligne).
Rob Hopkins, Manuel de transition: de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Écosociété, DG diff., , 211p. (ISBN978-2-923165-66-0).
Tim Jackson, Prospérité sans croissance: la transition vers une économie durable, De Boeck-Etopia, , 247p. (ISBN978-2-8041-3275-0).
Lydie Laigle, «Pour une transition écologique à visée sociétale», Mouvements, no75, , p.135-142 (lire en ligne).
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Raphaël Stevens et Pablo Servigne, Comment tout peut s'effondrer. Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, éditions du Seuil, collection «Anthropocène», 2015, 296 p.
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Laurent Delcayrou et Corentin Riet, The Shift Project, Vers la résilience des territoires: Pour tenir le cap de la transition écologique, Éditions Yves Michel, (ISBN978-2-36429-217-8), 200 p.
Vincent Mignerot, L'Énergie du déni: comment la transition énergétique va augmenter les émissions de CO2, Rue de l'échiquier, (ISBN978-2-3742-5279-7).
Elodie Briche, Trajectoires de transition écologique - Vers une planification dynamique et adaptative des territoires, Quae, , 312p. (ISBN978-2-7592-3767-8, lire en ligne).